dimanche 24 février 2013

THE BLACK LIST # 1 / Xavier Forneret


Les Riches Douaniers, La parole du crâne, 2011



Portrait de Xavier Forneret




Discours d'introduction au projet THE BLACK LIST,
lu à la fondation d'art contemporain Le Consortium, hier soir, 
le samedi 23 février.


    Je m’appelle Bruno Lemoine, je publie des textes pour des revues de poésie, des performances, du théâtre, des romans, et j’habite à Dijon. Ce qui m’intéresse depuis quelques années, c’est le récit de vie, celui que j’invente pour moi-même ou celui que vous vous inventez, tous les matins, avant de partir au travail. Je ne crois pas en cette phrase de Buffon : « Le style, c’est l’homme. », je pense tout le contraire et je crois même qu’une telle phrase est dangereuse. J’aime les écrivains qui changent d’écriture et de style d’un livre à l’autre ; j’aime les passeports différents du poète Arthur Cravan. Je pense que, un jour, les hommes seront comme le jeune Alcibiade, cet aristocrate grec qui a fasciné Socrate, ils seront caméléons et changeront d’identité et de personnalité comme ils changent de chemise ; notre esprit est assez souple pour cela.

    Je suis très heureux de présenter au Consortium le projet The Black List que j’ai conçu avec l’aide de François Dominique qui est un ami. The Black List durera deux ans, accueillera des poètes et aura une revue. Je suis surtout ravi que le premier auteur à l’honneur pour The Black List soit le poète Xavier Forneret.

    The Black List est la liste noire. Il n’y a plus, fort heureusement, de liste noire pour les écrivains et les artistes dans notre pays – Raoul Vaneigem a justement intitulé un de ses essais, qui traite de la liberté d’expression, Rien n’est sacré, tout peut se dire, et je touche peut-être avec vous du bois en ce moment pour que, justement, rien ne soit sacré ou le soit de moins en moins. The Black List est une sorte de club, comme l’écrivain anglais Thomas De Quincey, un contemporain de Xavier Forneret, en avait inventé un, à la fin du dix-neuvième siècle, dans un essai noir, De l’assassinat considéré comme un des Beaux-arts. Dans cet essai, De Quincey imaginait un club, « la société pour l’encouragement au meurtre », dont les membres concevaient le crime comme une œuvre d’art et le criminel comme un artiste. Les Anglais, appartenant à ce club, faisaient la critique esthétique des faits-divers criminels qu’ils lisaient dans la presse. The Black list, en tant que club, cherche, quant à lui, des auteurs, principalement de littérature, et dont le travail, les engagements et la vie pourraient faire l’objet d’une censure, si la crise politique, que notre société traverse, amenait au gouvernement un dictateur. Un tel club a, dans mon esprit, l’aspect d’une agence de tracking, telle qu’il y en a sur Internet. The Black List est, pour moi, une agence, qui suit la trace d’usagers précis d’Internet, elle utilise des algorithmes stochastiques pour déterminer des profils d’écrivains et d’artistes susceptibles d’avoir un comportement criminel, à partir de leurs adresses IP. The Black List, en tant qu’agence de tracking, vend aux associations, aux entreprises, aux Etats comme aux particuliers, des profils de poètes déviants, comme un astrologue vend ses horoscopes.

      Nous sommes tous uniques, nous sommes tous Tom Cruise dans Minority Report.
     Nous sommes tous Tom Cruise, le superflic de Minority Report, capables de voir l’avenir et d’arrêter les criminels avant qu’ils ne passent à l’acte.
     De voir l’avenir comme de voir le passé.
     Une sorte de neutralité des êtres, passant sur un vingt-cinquième seconde.
      Le temps zéro, le vrai temps.
    Tous, un par un, chacun d’entre nous, souverains, et traversant d’un point I de l’immédiateté au point cusp de la catastrophe, comme un neutrino dans un générateur de particules.

     Nous sommes tous actuellement The Black List et nous sommes tous très fiers de traquer Xavier Forneret et de le juger, à contumace, comme l’un des premiers poètes français déviant de l’histoire de la poésie française.

     Xavier Forneret est le premier poète déviant de la littérature française, parce qu’il était capable de rater son entrée en texte sans le moindre a priori et d’écrire, avec la même application, en son âme et conscience, un texte de merde comme un texte sublime. Il influencera, pour cette raison, un autre poète déviant, capable non de mal écrire, mais de mécrire ; j’ai nommé Isidore Ducasse, le Comte de Lautréamont.

     Forneret est donc le numéro 1 des poètes déviants de la Black list avec une note spéciale de 20/20 pour son cas.
     Il ira jusqu’à écrire une pièce de théâtre, L’homme noir, qui avait toutes les chances d’être huée – ce qu’il ne pouvait pas ne pas remarquer avant même la première – et de la monter quant même sur scène à Dijon en 1835 ou 37 avec force publicité, comme, un siècle plus tard, Debord monte Hurlements en faveur de Sade qui présente au public, une heure durant, une succession d’écrans blancs et noirs et s’attend à ce que le public hurle, comme Sade a hurlé en 1789 à sa libération de la Bastille. Forneret signera ses interventions L’homme noir après l’échec de sa pièce.

    Forneret est donc le premier Idiot, le premier maître français de l’idiotie international, le premier obstiné au Oui intégral, et invente l’agit-prop, la performance, le happening et le « bien fait, mal fait, pas fait » d’un Robert Filliou, mais un siècle trop tôt, et tout seul, sans groupe dada, surréaliste, lettriste ou fluxus, et sans subvention de la DRAC, sans festival international de poésie ou de bourse de la Maison des écrivains. André Breton, lui-même, faisant l’éloge de Xavier Forneret, dans son Anthologie de l’humour noir, ne comprendra pas qu’un tel auteur s’autorise autant à rater mieux et davantage encore :
    « D’où vient, écrira André Breton, que l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages aussi singuliers soit passé presque complètement inaperçu ; comment s’explique l’extrême inégalité de sa production, où la trouvaille la plus authentique voisine avec la pire redite, où le sublime le dispute au niais ; qui fut cet homme assez orgueilleux pour faire passer dans les journaux cette annonce d’un de ses livres :                « Le nouvel ouvrage de M. Xavier Forneret n’est envoyé qu’aux personnes qui envoient leur nom à l’imprimeur, M. Duverger, rue Verneuil, et après examen de leur demande par l’auteur » et assez humble pour, à la fin de ses ouvrages, demander l’indulgence du public ? »

    Forneret est un auteur ultra dangereux, parce qu’il a fait, de manière complètement isolée, une œuvre de suicidé moral capable de donner l’envie à des lycéens américains de lancer des pétards mouillés sur leurs professeurs.

// Il n’y a rien de mystique dans cette opération. Les bandes sons d’émeutes peuvent déclencher une véritable émeute dans une situation propice à cela. L’ENREGISTREMENT DE MENOTES FERA SORTIR CELLES DES FLICS. L’ENREGISTREMENT DE COUPS DE FEU LES FERA TIRER."MON DIEU, ILS NOUS DESCENDENT."Un garde a dit plus tard : "J’ai entendu et vu mon collègue tomber, son visage en sang (en sortant il a été frappé par un caillou envoyé par un lance-pierres) et je me suis dit, ça y est."MERCREDI SANGLANT. UNE AMERIQUE CONFUSE DEPLORE 23 MORTS ET 32BLESSES, DONT 6 GRIEVEMENT.// (William Burroughs, Révolution électronique)


    The Black List commettra une soirée tous les deux mois où sera jugé un poète particulièrement déviant.
    Sera jugé à contumace, au mois de mars, le poète Jean-Pierre Le Goff, pour avoir enfilé des perles,

    au mois de juin, le poète Christophe Esnault et son goupe de rock, Le Manque ; un névropathe.

    En septembre, le poète sonore Joachim Montessuis qui se prend pour un yogi.

    En novembre, Cécile Mainardi, une Niçoise qui écrit sur le flash, la blondeur et le napalm. 

    En janvier, Julien Blaine, un potache. Et bien d’autres encore, durant deux ans.

    Une revue The Black List  sera produite avec l’atelier de design graphique Tout va bien et présentera, entre autre, les dossiers d’instruction des poètes jugés pas The Black List. Cette revue ne sera pas périodique et sortira quand The Black List sera satisfait du numéro produit.

    Comme The Black List devra trouver des sources de financement, son projet est de faire rentrer, dans les colonnes de sa revue, des publicités, comme le poète et boxeur Arthur Cravan en réalisait, entre 1912 et 1915, pour sa revue Maintenant. Comme les sources de financement publics tarissent, The black list en reviendra au système D des revues dada : le fait à l’arrach’. Nous demanderons à des poètes dits confirmés d’écrire des slogans pour des pubs dont les cibles seront choisies par nos soins. Des étudiants des Beaux-arts pourront s’exercer, s’ils le souhaitent, au Crash-test-dummies, dans ces pubs, ou faire de l’expression libre.

    Un bon de soutien de 10 euros pour la revue est, d’ailleurs, en bout de table, à côté des œuvres complètes de Xavier Forneret que nous vous demandons d’acheter dès maintenant.  Le bon de soutien de 10 euros, quant à lui, nous permettra d’imprimer la revue The Black List. Vous y trouverez des textes des poètes Xavier Forneret, Julien Blaine, François Dominique, Jean-Clarence Lambert, Christophe Esnault, Joachim Montessuis, de moi-même, Saïd Nourine, Didier Calleja, Mathias Richard ou le musicien Jean-Yves Bosseur, ainsi que des travaux des artistes Les Riches Douaniers, Eric Madeleine, Dorothée Selz, Mickaël Viallet, Mathieu Arbez et des vandales Hans-Joachim Bohlman et Jubal Brown.

    Nous recherchons d’ailleurs un enfant de un an-et-demi ou deux ans pour une vidéoperformance de l’artiste Eric Madeleine. Les photographies, tirées de la vidéo, seront publiées, avec le dessin du projet avec l’enfant dans la revue. Il s’agit de trouver une mère compatissante qui accepterait de laisser jouer son enfant avec des jouets en bois et un crâne humain. Il ne sera, évidemment, fait aucun mal à l’enfant qui pourra être filmé de dos, si la mère le préfère. La vidéo présentant l’enfant qui joue avec un crâne humain s’intitulera Avant la narration.

    « Elles accouchent à cheval sur une tombe, écrivait Beckett dans En attendant Godot, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau. »

  
    Fin de la séance.         






3 commentaires:

Monsieuye Am Lepiq a dit…

« Ce nom n’a pas même laissé ses initiales sur les grands arbres de la forêt où nous nous sommes pendus. »

LAURIOZ a dit…

Non ce monsieur ignore que XF se présentait comme "une feuille nouvelle sur l'arbre de la littérature".Le problème étant qu'il a écrit beaucoup de choses ne supportant pas une publication aux dépens de textes d'une grande sensibilité,c'est ce que j'ai fait dans mon livre "Xavier Forneret,le romantique bourguignon méconnu" PY LAURIOZ

LAURIOZ a dit…

Voir donc mon livre "XF le romantique bourguignon méconnu" qui donne les meilleurs textes de ce bousingot du romantisme qui se présentait comme "une feuille nouvelle sur l'"arbre de la littérature" en ayant compris avant l'heure que "les rêves sont la réalité de la vie" et" qu'on ne trouve le bonheur que dans la tombe".