mercredi 3 juin 2015

Les Quatorze Lettres du Christ - Superdada (1)



Kurt Lohse, Portrait de Superdada (alias Johannes Baader), 1929 




JOHANNES BAADER EST NÉ EN 1875 À STUTTGART. IL ÉTAIT ARCHITECTE. LE 19 JUILLET 1918, IL ÉCRIVIT LES HUIT PRINCIPES MÉTAPHYSIQUES, À PROPOS DESQUELS IL AFFIRMA : « JAMAIS ILS NE POURRONT ÊTRE SUFFISAMMENT RÉIMPRIMÉS. »  IL PRIT LE TITRE DE SUPERDADA ET SE PRÉSENTA AUX HOMMES COMME PRÉSIDENT DU GLOBE TERRESTRE. IL EST MORT LE PREMIER AVRIL MILLE NEUF-CENT DIX-NEUF.
 


Biographie (source Wikipedia)

Johannes Baader, né le 21 juin 1875 à Stuttgart en Allemagne et mort le 15 janvier 1955 à Adeldorf en Bavière, (Allemagne),  [le 1° avril 1919] était un architecte et écrivain [p-r-o-ph-ète] dada allemand.

Après des études d'architecture à l'École nationale du bâtiment et de la construction de Stuttgart, doublées d'un apprentissage de la maçonnerie, Johannes Baader devient architecte à l'Union des artistes pour la sculpture tombale monumentale de Dresde (1903).

À la visite de conscription, il est déclaré inapte au service militaire pour cause d'une psychose maniaco-dépressive [à cause de ses visions mystiques].

En 1914, il écrit et publie Les Quatorze lettres [du] adressées au Christ dans lesquelles il se présente comme sa réincarnation [il se change en Christ] et, à la déclaration de guerre, il adresse une lettre à Guillaume II, lui interdisant de poursuive le conflit, ce qui lui vaut une condamnation de deux ans. Il réalise des dessins utopiques, métaphysiques et messianiques aux dimensions monumentales, qu'il nomme "architecture spirituelle".

Installé à Berlin, en 1915, il rencontre [le dadasophe] Raoul Hausmann. En 1917, ils contribuent à la revue "Der Dada" et mènent des actions spectaculaires comme celle de fonder une "église-refuge" pour protéger les déserteurs. À la fin de 1918, Baader publie le tract « A.K.12 » dans lequel il établit un parallèle entre les versets de l'Apocalypse et la date de l'armistice qui entérine la défaite de l'Allemagne. S'autoproclamant [dada suprême ou Superdada] "Oberdada"   (Chef dada ou Super dada), il provoque le scandale par un spectacle présenté dans la cathédrale de Berlin et intitulé « Christus ist euch Wurst » (Tu te fiches du Christ) ["Vous vous foutez du Christ"]. Arrêté pour blasphème, Johannes Baader écrit au ministre de la Culture pour revendiquer son droit à la liberté d'expression.

En 1919, toujours avec Hausmann ([qui dit de lui :] « Sans Baader, Dada n'aurait pas eu lieu à Berlin » [Je souligne]), ils fondent l'"ARDUA" (Antinationaler Rat der Unbezahlten Arbeiter (Comité anti-national des travailleurs non payés)), le "Club der Blauen Milchstrasse" (Club [le peep-show] de la Voie Lactée) et annoncent la naissance (pour le 1er avril) de la république dadaïste Nikolassee (Tristan Tzara n'a cessé de proclamer que tous les Dadas sont présidents). En juin de la même année, après avoir annoncé la [avoir été] mort puis la résurrection d'"Oberdada", il [Superdada ressuscite et] participe à la première exposition Dada à Berlin avec son installation monumentale « Grandeur et déclin de l'Allemagne (Histoire fantastique de la vie d'Oberdada [de Superdada]) » : assemblage de photos, journaux et divers objets d'une hauteur de près de 3 mètres, dont il ne reste que quelques photographies.


Grandeur et déclin de l'Allemagne (Histoire fantastique de la vie d'Oberdada [de Superdada]


En réaction au traité de Versailles signé le 28 juin 1919, Baader publie « Buch des Weltfriedens-Handbuch des Oberdada (Livre de la paix mondiale - Guide de l'Oberdada [de Superdada]) ». Lors de l'instauration de la République de Weimar, il jette des tracts « Les Dadaïstes contre Weimar » dans l'enceinte de l'Assemblée nationale et se proclame "Pprésident du Mmonde et de l'Uunivers" sur sa carte de visite.

Après sa période dada, il pose sa candidature aux cours de Walter Gropius au Bauhaus mais elle n'est pas retenue [Les cons !]. En 1920, il quitte Berlin pour Hambourg où il travaille comme journaliste. Dans les années 1930, son goût pour la mythologie le fait passer, à tort, pour un adepte de l'idéologie nazie.

Johannes Baader reste un dadaïste méconnu [alors que dada Berlin, c'est lui, selon Raoul Hausmann !] à cause de la destruction d'une grande partie de ses manuscrits et albums de collages. Au moment de quitter Berlin, il les confie à une amie. En 1939, celle-ci les emporte en Poméranie, mais la maison où elle s'est réfugiée est pillée par l'Armée rouge. Les documents restés à Berlin ont échappé à la destruction de la capitale.

... donc,
... en
avant-première,

...et 

dans 

la 

langue 

de Molière,

après 100 ans,

sorti des Manuscrits de la Mer morte,

de la Bibliothèque de Nag Hammadi 

comme des sermons du Prophète allemand



:

le Nouveau Nouveau 

TestiTestament

DADA
DADA

:



LES QUATORZE LETTRES DU CHRIST



UN CADEAU D’ANNIVERSAIRE

À ERNST HAECKEL

POUR SON DÉPARTEMENT UNIVERSITAIRE,

DU PROPRIÉTAIRE DU PEEP SHOW
 SUR LA VOIE LACTÉE

 
ARCHITECTE J. BAADER / ÉDITEUR DE JOURNAUX INTIMES
BERLIN-ZEHLENDORF

*

AU PLUS GRAND CHERCHEUR
DE LA NOUVELLE ÉGLISE DU CHRIST


ERNST HAECKEL


POUR SON
QUATRE-VINGTIÈME
ANNIVERSAIRE

Le 16 FÉVRIER 1914



JOHANNES BAADER, ARCHITECTE
 
*
  

 
Berlin, le 17 Mars 1914


    Celui qui se tient debout sur les nuées proclame que le signe du Fils de l'Homme est apparu dans les cieux lorsque la planète SATURNE est entrée dans la constellation du TAUREAU et que la Croix, avec les étoiles fixes ALDEBARAN, BELLATRIX, BÉTELGEUSE, POLLUX, CASTOR, BÉTA AURIGAE et CAPELLA, s’est manifestée sur Terre. Il interdit donc aux hommes de se désigner comme « CHRÉTIENS » tant qu'ils ne suivent pas à la lettre l'Écriture qu'ils appellent sainte, enregistrée en tant que Mot et Volonté propres, après qu'ils la profèrent.

    Mais, écoutez : le drame terrestre du « CHRISTIANISME » en est à son terme et un jeu nouveau se profile à l’horizon ; sa musique retentit déjà. Les gens savent désormais qu'ils sont au ciel ; je veux pourtant que ça se passe là-haut de façon convenable. Je demande donc que chaque homme reconnaisse la religion qu’il s’est forgé comme étant la seule et ce, d’une façon exclusivement fanatique et zélote ; celle-ci sera la seule vraie religion à l'avenir. Car la religion est un commandement divin transmis non plus à l’ensemble de la communauté humaine, mais à chaque individu pris isolément. Et comme le chiffre Un se distingue du nombre Deux, la religion d’un tel doit être différente de celle de son voisin.

    Je veux que resplendisse ici-bas la liberté totale de l’esprit, régie par la beauté.

        Celui qui est revenu sur Terre gouverner les vivants et les morts.


JÉSUS CHRIST

 
*


MÉTACHIMIE



    Dieu dit : je passai à travers la Voie Lactée, après avoir vu au loin un petit croissant d’argent brillant, qui se tortillait comme une phalène à la flamme d’une chandelle. Je sentis que j’étais attiré au loin, si bien que je ne vis bientôt plus aucune étoile sous la voûte noire des cieux.
    Et le petit croissant resplendissant à mes yeux se rétrécissait ; il devenait comme un point luisant faiblement dans des cieux noirs de jais et disparut complètement.
    Je voyais aussi devant moi des myriades d’océans solaires, sur la Voie Lactée, se perdre dans l'espace jusqu'à ce qu'il n’en reste plus rien. –
    Et cela, que je voyais, Dieu en parla à l’homme : c’est ton âme, dit-il. Et c’est la première chose que je te montre : ce petit croissant brillant dans le ciel obscur. Et lorsque tu t’approches de lui, tu te développes en lui dans ton monde ; et du néant, de ce point, se déroule tout ce qui est, que tu vois en un ensemble, tour à tour terre et ciel.
    Et je vis et je parlai alors pour la deuxième fois, tel Dieu à l'homme : ton âme. Et des myriades d'âmes sont ton corps et tes entrailles. –

    La SCIENCE nomme l'âme impondérable et l’appelle atome de l'éther lumineux. L'atome de l'éther lumineux a le même fondement que la nébuleuse en spirale de la Voie Lactée et il est aussi grand qu’elle lorsqu’on est positif, c’est-à-dire quand on la sillonne de l’intérieur vers l’extérieur ; ou aussi petit qu’elle, quand, de façon négative, on la contemple de l'extérieur.

    DIEU est le sommet de l'univers ou le point minimum dans l’UNITÉ, en qui et par qui tout est régi.

    La RELIGION est le commandement de Dieu à son monde, ou à une partie de son monde, à jouer selon l’air et les règles du moment.

    L’HOMME est l'état d'âme qui est appelé homme, et qui est vécu et éprouvé selon les lois humaines de ses âmes individuelles.

    La MORT est le tournant que prennent les âmes individuelles vers de nouvelles expériences.

    La VIE est l'état éternel de la substance de l’âme.

  
 *

 
                  LE PÉCHÉ EST MAINTENANT DEVENU SAINT.

     LES ATHÉES REÇOIVENT DÉSORMAIS LEURS COMMANDEMENTS DE DIEU ET ILS ONT UN RÔLE IMPORTANT À JOUER DANS CE MONDE, MONDE DONT LE POÈTE SE TIENT À DISTANCE, AFIN DE MIEUX PUNIR LES ACTEURS QUI JOUERAIENT BIEN LEUR RÔLE.

     L’IDÉAL ÉTHIQUE LE PLUS HAUT EST ATTEINT PAR CELUI QUI SAIT CE QUI EST LE MIEUX POUR LUI, ET QUI AGIT EN CONSÉQUENCE, DE TOUT SON CŒUR.


*

LES SEPT PREMIÈRES LETTRES



À MARTIN FASSBENDER, PAUL GOEHRE,
KARL JENTSCH, FRIEDRICH STEUDEL,
WILHELM OSTWALD, OTTO JULIUSBURGER
et ARTHUR DREWS
 

* 

PREMIÈRE LETTRE
 
Au Professeur et Docteur Martin FASSBENDER[1],
Membre du Reichstag et de la chambre des députés prussienne,
Berlin-sud, Anhaltinerstr. 7.

6 janvier 1914.
À l'auteur de l'article:
"DIEU ET L’ÂME" (Journal “ROTER TAG” du 6. janvier 1914)
 
 
Je crois, et vous trouverez avec moi le miracle de l'eucharistie dans ce processus 
qu’on appelle communément "psychique", que le symbole de la 
transsubstantiation[2], en communion ouverte avec le cœur et la volonté des 
hommes ci-présents – ce symbole, donc, ne laisse pas le Rédempteur de devenir 
vraiment vivant. En ce sens, la transsubstantciation reste l'une des plus hautes 
glorifications de la magnificence divine. Mais l'Église, qu’ils appellent "catholique",
 n'a pas été, jusqu’ici, suffisamment accomplie et ne devait pas, à bon droit, 
s’appeler catholique universelle, car, avec le cercle de ses ailes, elle ne s’est pas 
étendue sur toutes les splendeurs de la magnificence divine. Vous devrez vous 
en occuper à l'avenir, si vous voulez rendre à la culture de la Terre le service 
pour lequel je l’ai préparée.
 
 
                                                                                Architecte Johannes Baader 
                                                                            Né le 21 Juin 1875 à Stuttgart
 
 
  DEPUIS 1874 LE CHRIST, QUOIQU’INVISIBLE, EST BIEN SUR TERRE ; 
EN 1914 COMMENCE LE MILLENIUM ; LE CHRIST SE REND VISIBLE, 
DÉTRUIT L’ANTÉCHRIST (LE PAPE)
 ET DONNE LE CHOIX À TOUS LES HOMMES 
DE SE PRONONCER POUR OU CONTRE LUI. 

(Signé). VIVES Y TUTO                                                                        RUSSEL  
                                        ˶ OREGLIA  
                                      ˶ RAMPOLLA[3]   
 
 
SIRÈNE DU MIDI
 Isaïe, 63
 
 
(Traduction : Bruno LEMOINE) 


[1] Die Wandlung signifie en français le changement, la transformation, la conversion, mais aussi la transsubstantiation, c’est-à-dire la transformation d’une substance en une autre, comme dans l’épisode des Noces de Cana dans le nouveau testament, où il est dit que le Christ a changé l’eau en vin. Ici, la transsubstantiation est le passage – d’ordre « métachimique », selon Superdada – de la substance qu’est le Christ en l’homme, lors de l’eucharistie.

[2] Martin Fassbender fut député du Reichstag, journaliste et membre de l’organisation catholique Caritas, qui compte, de nos jours, parmi ses membres, l’ex-directeur français du FMI, 
le grand argentier Michel Camdessus. 
 

[3] Les signatures Oreglia et Rampolla, en bas à gauche de la lettre, portent le nom de deux cardinaux qui ont eu un rôle important lors du conclave de 1903, qui voit l’élection du pape Pie X (mort en août 1914). José de Calasanz Félix Santiago Vives y Tutó (1854-1913) est un capucin et cardinal espagnol 
qui fut le confesseur de Pie X ; on lui doit l’encyclique Pascendi contre le modernisme. Russel (la 
signature de droite) devrait être le pasteur américain Charles Taze Russel qui fut à l’origine de 
la secte des Témoins de Jéhovah. Selon ce Russell, le Christ était de retour de façon invisible depuis 
1874 et la destruction de toutes les institutions de ce monde, suivie de l’établissement du royaume de 
Dieu, prévue pour 1914. Ici, Superdada, par malice, reprend à son compte le nom de signataires que 
tout oppose : orthodoxie (à gauche) vs hétérodoxie (à droite). Nous sommes,avec cette première lettre, 
à quelques mois de l’attentat, à Sarajevo, de l’archiduc François-Ferdinand.



 



 

mardi 5 mai 2015

Soirées "L’Homme approximatif "


"L'Homme approximatif" est un collectif de poètes imaginé par l’écrivain François Dominique et Bruno Lemoine. Il s'agit de témoigner de l’impermanence de la mémoire des hommes et, par là, d’amener le lecteur à réfléchir sur les raisons pour lesquelles une parole originale peut se perdre, mais aussi se retrouver, semble alors jaillir à nouveau, dans une dynamique analogue à celle du phénomène  de résilience étudiée en psychologie par Boris Cyrulnik. 
 
Jeudi 14 mai à 20h00
Jacques Maitre : lecture de textes-fusées
 
Jeudi 21 mai à 20h00
Cécile Mainardi : Film et lecture à haute voix des Mainardises.
Bruno Lemoine : Lecture d’un texte inédit, Yvonne, chantier public
 
Jeudi 4 juin à 20h00
François Dominique : Extraits d’un roman à paraître chez Verdier, Dans la chambre d’Iselle, et traductions de poèmes : Faraj Bayrakdar (Syrie), György Petri (Hongrie) et Louis Zukofsky) USA.
 
Tarif plein : 10,00 € - Tarif réduit : 7,00 €  

Réservations obligatoires : 18etcies@gmail.com

© Bernard Plossu

lundi 30 mars 2015

Deux films, deux poètes


Deux films, deux poètes

Une proposition de l’association L’homme approximatif, collectif de poètes imaginé par François Dominique et Bruno Lemoine


Le vendredi 10 avril 2015 à 20hGalerie Barnoud - Entrepôt 9, 9 bd de l'Europe 21800 Quétigny


Lectures de textes et projections :


András Gyöngyösi : lecture de textes inédits : Autour de Mozart








Jean-Luc Bourdon : projection du film Les fondateurs (2015, inédit) de cet auteur et lecture du texte ainsi titré par le comédien Pierre Antoine



Projection du film L’homme approximatif, d’Isabelle Filleul de Brohy, paru avec l’anthologie du même nom aux éditions Al Dante en 2013 : aspects de 16 poètes contemporains.

***


András Gyöngyösi : né à Debrecen, en Hongrie, en 1962. Informaticien, pianiste et poète, il a publié deux recueils à Budapest. Il a traduit en français un choix de poèmes de Dezsö Tàndori (Editions Virgile) et publié des poèmes en français pour les revues IF et Action Poétique. Vit en France, à Dijon.
 
Jean-Luc Bourdon : naître, en 68 – puis d'école, le souvenir seulement - Il écrit sans savoir s’il veut imprimer, perd les textes ou ne les enverra pas. Il chante, lâche au courant (d’air) et, parfois, remonte un objet. Enfin, mise en scène de ses premiers textes pour une clownerie : autoportrait caricature, oeuvres complètes, les fiancés, mort au bord d'une pierre blanche.


Entrée libre sur réservation : 03 80 66 23 26 ou contact@galerie-barnoud.com


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L’homme approximatif est un collectif de poètes imaginé par l’écrivain François Dominique et Bruno Lemoine. Il s’agit de témoigner de l’impermanence de la mémoire des hommes et, par là, d’amener le lecteur à réfléchir sur les raisons pour lesquelles une parole originale peut se perdre, mais aussi se retrouver, semble alors jaillir à nouveau, dans une dynamique analogue à celle du phénomène de résilience étudiée en psychologie par Boris Cyrulnik.

Pour plus d'information sur l’anthologie "L’homme approximatif" (Al Dante, 2013), nous vous recommandons la lecture de l'article de Jocelyne Remy "Ecritures nomades et solitaires", paru dans le Bien public le 11 novembre 2014.

Organisateur de l'évènement : association L’homme approximatif, chez M. Bruno Lemoine, 35 rue de Talant 21000 Dijon, h.approximatif@live.fr - activités bénéficiant du concours du Ministère de la Culture (DRAC Bourgogne).

 


 


lundi 9 mars 2015

La traque du Minotaure. Ou comment une maison peut-elle devenir un labyrinthe ? (7)

Renée. Lost Highway, David Lynch


    Vous rappelez-vous, lorsque vous faisiez l’amour à votre femme, Renée ? Vous vous excitiez sur son corps et elle ne bougeait pas, elle semblait attendre que ça passe. Vous, vous étiez aux anges, vous vous noyiez dans ses bras. Lorsque vous avez fini de jouir, c’est là, quand vous avez remarqué sa main dans votre dos, qui vous faisait une petite tape… vos yeux crispés cherchant la main de votre femme, dans votre dos, pour comprendre que vous même avez été joué depuis le début, par les femmes d’abord, par celle-ci et par une autre, votre propre mère, car cette petite tape dans votre dos correspond en tout point à celle que vous faisait votre mère, quand vous étiez un nourrisson, après que vous aviez bu son lait. Cette main de Renée, après votre orgasme, vous ramène à ce que vous étiez enfant, comme si, finalement, rien n’avait eu lieu hormis un rot, un simple rot se répétant en boucle une vie durant : la déglutition du lait sur l’épaule d’une mère.

    Vous racontez alors à Renée le cauchemar que vous avez fait, la nuit dernière. Renée est à côté de vous dans le lit et vous lui racontez votre rêve, après lui avoir fait l’amour : vous étiez dans la maison et Renée vous appelait ; vous la cherchiez d’une pièce à l’autre mais vous ne la trouviez pas. Puis vous êtes arrivé dans votre chambre : elle était là, forme allongée sur le lit, mais ce n’était pas elle : cela ressemblait à Renée, mais ce n’était pas Renée. Vous vous êtes alors approché d’elle, dans votre rêve, et la femme, qui ressemblait à Renée, a pris peur… Renée a alors senti que vous vous troubliez en évoquant votre rêve et elle s’est redressée vers vous. Quand vous l’avez regardée, il y a eu cette figure en surimpression sur son visage : la projection de la figure d’un homme, que vous ne connaissiez pas et qui semblait vous regarder à travers les yeux de Renée. Effrayé par cette hallucination, vous avez alors allumé votre lampe de chevet et Renée vous a demandé si vous alliez bien… vous vous souvenez ?



    Le lendemain, Renée découvre, en bas des marches de la maison, une cassette-vidéo dans un sac plastique, et, le soir, elle vous montre son contenu à la télévision : le film présente la façade de votre maison en plan fixe. Vous êtes alors sorti pour voir où cela a bien pu être filmé et vous vous êtes retrouvé dans la rue en face, la rue des iris, pour vous faire une idée… La rue des iris, oui, c’est comme cela que s’appelle la rue qui est en face de la vôtre… Iris, comme la partie colorée de l’œil humain, celle qui s’ouvre et se ferme selon la luminosité ambiante… – Vous revenez alors chez vous et Renée vous apprend qu’elle a déjà appelé les voisins pour savoir s’ils avaient vu quelque chose, mais rien… Vous lui demandez alors si elle-même n’a pas une vague idée. Qui pourrait bien être l’auteur d’une telle cassette ?... Apparemment, une telle intrusion dans votre vie privée vous embarrasse, cela se sent. Vous n’êtes pas le seul homme qui pourrait être gêné en visionnant un tel film, nous l’aurions été tout autant… Vous imaginez alors qu’un copain de votre fils, Pierrot – oui, vous avez un fils et il s’appelle Pierrot –, un de ses amis vous a, sans doute, fait une sale blague. Puis vous passez à table avec votre femme, dans une grande pièce qui fait office de salle à manger et de salon. Les murs de la salle à manger sont remplis de rayonnages sur lesquels des livres de toutes sortes sont posés. À ce moment-là, Pierrot entre à la maison et il s’assied à table, après que vous et Renée l’avez embrassé. 

Marie, dans Caché de Mickael Haneke


    Deux jours plus tard, le spectateur peut voir votre émission littéraire passer à la télévision. Vous êtes filmé à la fin d’une émission littéraire, dont vous êtes le présentateur, au moment du générique, et l’on peut remarquer que le plateau-télé ressemble à la pièce qui fait office de salon et de salle à manger dans votre maison : des rayonnages de livres posés les uns après les autres, mais ici les tranches des ouvrages, visiblement, sont faux et servent de décor à votre émission ; on ne peut résolument pas se dire qu’ils soient vrais, tandis chez vous, oui, on ne peut mettre en doute le fait que vous lisiez. Puis l’on vous voit sortir sur le plateau, après l’émission. À ce moment-là, Renée vous appelle sur votre téléphone portable pour vous dire qu’une nouvelle cassette-vidéo vient d’arriver, et elle vous demande de la rejoindre pour la visionner avec elle.

    La cassette est emballée dans une feuille de papier blanc, sur laquelle un visage est dessiné au crayon, qui ressemble à celui que vous aviez cru voir, projeté sur le visage de votre femme, il y a quatre ou cinq jours. Cette fois, la cassette-vidéo présente la façade de votre maison, avec des plans réalisés à partir des baies vitrées sur le toit, de l’intérieur du premier étage et de votre chambre, et vous vous voyez, vous et votre femme, dormir dans votre lit ; vous vous voyez, vous et votre femme Renée, vous vous voyez, vous et votre femme Marie, dormir. À ce moment-là, vous avez un flash, celui d’un curieux homme, dont le visage vous rappelle quelqu’un, n’est-ce pas ? – Votre femme ne s’appelle pas Renée, mais Marie et c’est vous qui vous trouvez avec elle dans une chambre qui a été filmée par un inconnu. Vous vous appelez Georges Laurent, n’est-ce pas ? Vous vous appelez Georges Laurent et votre femme s’appelle Marie ?  

    Cet homme, dans votre flash, a un visage curieux, comme la figure dessinée sur la feuille qui servait d’emballage à la cassette-vidéo ou comme le flash que vous avez eu, il y a quelques nuits de cela, en racontant un cauchemar que vous avez eu à votre femme. L’homme est petit, avec des yeux sombres qui vous regardent intensément, comme si vous vous connaissiez l’un et l’autre, mais ce ne doit pas être dans le film que vous visionnez maintenant, mais dans votre tête, que vous voyez cet homme devant vous ; ni Renée ni Marie n’en font mention, d’ailleurs. C’est vous qui, pendant le film que vous visionnez, imaginez cette créature étrange que vous semblez connaître et qui a quelque chose de cet inquiétant familier dont parle Freud, à propos de la nouvelle fantastique L’homme au sable d’Hoffmann. Puis Renée, ou Marie, puis Marie et Renée a peur et elle vous demande d’appeler la police, et vous arrêtez la cassette.
     Passe maintenant, sur l’écran de votre téléviseur, un reportage sur une épidémie en Chine. On voit à l’écran la victime chinoise d’une épidémie, dans une grande combinaison blanche et le visage caché, emporté par une ambulance, derrière un cordon policier. Et Renée ou Marie, et Marie ou Renée vous convainc d’appeler la police.

                 


vendredi 20 février 2015

La traque du Minotaure. Ou comment une maison peut-elle devenir un labyrinthe ? (6)



    Le début de la circumambulation du Yogi tantra Tirumular autour de la Maison-corps, tel que je m'en souviens :
« Fous sont-ils, ceux qui méprisent le corps comme impur écrivait au cinquième siècle, dans le Tirumandhiram, Tirumular,
Et cherchent le sacré en d’autres lieux
Ceux qui l’estiment bon et y cherchent l’auteur de la vie
Auront l’expérience du macrocosme dans leurs corps perfectibles. »,
    Ainsi, le corps lui-même peut-il être une maison que l’on peut contempler et où l’on peut se perdre.

La traque du Minotaure. Ou comment une maison peut-elle devenir un labyrinthe ? (5)


    Le début du NavidsonRecord, un film imaginé par Danielewski, dans son roman-culte, La Maison des feuilles, sorti en 2000, tel que je m’en souviens. Le premier personnage est une maison, une grande maison neuve et belle comme une maison-témoin. Un couple l’habite, couple-témoin lui aussi, des mannequins, des supports d’homme : un couple investi de la fonction de représenter le couple-modèle pour des clients potentiels. L’un d’eux est cinéaste, c’est lui le personnage essentiel de ce drame autour de la conscience et de ses doubles. Car la conscience n’est pas une, mais multiple, n’est-ce pas ? Une prolifération d’êtres l’occupe, qui ne demandent qu’à prendre la place de celui qui se trouve aux premières loges, et qui cherchent le moyen le plus propice à son éviction. La conscience n’est pas une, comme vous le pensez peut-être après Aristote, ni double ou tripartite, comme l’ont comprise Platon puis Freud, mais multiple, proliférant, se dispersant, rayonnant sans cesse, et le zoon politikon, l’homme comme animal social et politique, n’est qu’une modalité que l’existence humaine peut prendre, une parmi d’autre, malgré ce que la famille ou l’école enseignent à ce propos.




    « Dans son introduction, Johnny explique comment il a trouvé un mystérieux manuscrit à la mort d’un vieil homme aveugle, décidé de le mettre en forme et de l'annoter de façon très personnelle.       Le texte se présente comme un essai sur un film, le Navidson Record, réalisé par Will Navidson, un photoreporter, lauréat du prix Pulitzer. Will, qui vient d'emménager avec sa famille dans une maison en Virginie, filme son installation, réalisant une sorte de « home movie ». Tout s'annonce bien jusqu'à ce qu'il découvre une pièce qui jusqu'alors n'existait pas. Passé l'étonnement, il se rend à une évidence troublante : la maison est plus grande à l'intérieur qu'à l'extérieur. Navidson tente d'explorer les lieux mais, après avoir manqué se perdre, il engage des explorateurs professionnels. L'horreur commence alors. Aussi bien pour les membres de l'expédition que pour le lecteur — lui-même égaré dans le dédale des notes qui envahissent les pages comme un lierre maléfique.»

Texte de quatrième de couverture, La Maison des feuilles, Mark Z. Danielewski