mardi 10 novembre 2015

Venise

Venise, août 2015


… et donc, cher lecteur, nous pourrions


discuter à bâtons rompus l’un & l’autre


comme au cœur du monde,


    comme de ce verre d’eau dont


parlait Descartes


    dans lequel un bout de bois


semblait coupé en deux,


    nous serions l’un et l’autre


un morceau


    coupé en deux


sur la lagune,


    grand doge ou procureurs


narrant le vaste empire la


grande ville de Venise


    ayant vaincu Rome & Byzance


par la volonté du Christ


et faisant commerce tout autour


des mers d’or d’épices & de sel


    pour que, aujourd’hui,


charogne rayonnant sur l’Adriatique,


    des touristes viennent nous embaumer


chaque heure,


    photographiant églises ponts et


gondoles,


    au coin d’une calle ou d’un canal,


admirant marbres peintures et bas-reliefs,


    et repartant comblés.


 


    Notre vieux corps de nobles marchands


& magistrats restauré poudré récuré


chaque jour encore durant mille ans


– c’est ce que nous nous souhaitons.


    Mille ans encore d’hommes et d’âmes


pérégrinant des quatre coins du monde


jusqu’à nous,


    avant d’être ensevelis par les eaux


sous les remous des paquebots


affaissant la lagune,


                        érosion & surrection


des sables noirs du sol marin


sous la laque bleue azurée


des eaux.


    Grands édifices grandes résidences


de plaisance avançant du fond de


l’horizon sur le canal de la


Giudecca jusqu’au Lido


    pour les yeux ébahis des flâneurs,


place Saint-Marc


    – c’est ce que nous nous souhaitons


mille ans encore ;


    alors que l’étain des eaux


s’obscurcit


    comme ridules ou rigoles, jeux &


jets d’encre noire veines bleues & noires


sur une très vieille main,


    notre discussion semble se perdre


comme le visage des âmes


    au troisième ciel, là-haut[1].


 


 


 


                                               *


 


                                                                                      Nous nous parlerions alors


                                                                                   en mots durs


    dénoncerions nos vices


dans des lettres assassines


    que des bouches


pétrifiées dans le bois des confessionnaux


    d’antan,


    grotesques


    ouvrant des langues


    surgissant des


    murs vénitiens,


enregistreraient pour


les consciences.


 


« DENONTIE SECRETE


CONTRO CHI OCCULTERA


GRATIE ET OFFICII


O COLLVDERA PER


NASCON DER LA VERA


REDITA DESSI »


 


    – De tout temps l’on sait déposer


la lie dans des mains sûres pour que


l’or passe dans les tamis.


 


 


 


                                               *


 


 


conversation à bâtons rompus, lors


tibia cassé creusé troué


pour que passe le souffle,


une musique devant s’inscrire dans


                      les mémoires :


          pour cela, des oreilles pour entendre


          et des musiciens pour jouer.


Un air traversant les murs


pour rafraîchir l’intérieur de nos têtes.


    Parler et parler et parler l’un & l’autre une trame de propos sur laquelle nous embrayons sans attendre que l’interlocuteur ait terminé.


    – Joies de la conversation :


    Siffler dans sa flûte pour les oreilles de l’autre


    pas d’interruption entre les répliques


    chevauchement des phrases abrupto,


de celles que j’énonce


à celles que vous recevez,


                                                                 comme de ce verre d’eau dont Descartes 

                                                              parlait pour expliquer ce qu’est l’illusion :


    bâton semble coupé


en deux à la surface de l’eau


    deux morceaux d’un même objet


que la lumière réfractée du


soleil dans l’élément liquide


    semble disjoindre ;


    tour à tour :


    tour à tour, oui : dentelure et crénelure


au-dessus de la lagune.


           Dire donc le mal,


    envoyer le mal par la poste


    pour corriger les hommes,


    les rendre perfectibles.


           Dire à dieu dire au troisième ciel,


tour à tour corbeau et procureur,


    lettres de dénonciation sur lettres de dénonciation


    pour expurger le mal de la cité des doges.


    Une musique dont nul ne sait qu’il la joue ni qui l’a commencé et qui y mettra un terme


    – chacun se charge de balayer devant sa porte.


 


           Alors le mal est broyé brûlé recyclé creusé


           au fond des eaux


           sous le sable de la lagune


    nos propos sillonnent des ornières dans les champs marins


           La terre est tant travaillée les eaux sont tant bousculées par nos aveux d’impuissance que nos visages se perdent sous les eaux dans :

  fumées brumes & brouillards


feux de pétrole torches essence larges flaques noires ouvrant un éventail de flammes sur la vase à fond de cale


               brumes de craies blanches grises & noires halos de fumées noires montant aux cieux sur l’Adriatique


               pelotes de soies blanches volutes blanches et noires ayant dit le mal


               projetées par nos mandibules


               et s’amoncelant et s’agglutinant sur le sol de la lagune pour cacher, vaille que vaille,


           l’un à l’autre,


                                        nos silhouettes de larve.


 


 


 


                                               *


 


 


    … mais nous mentons ici, n’est-ce pas ?


    qui n’a pas vu que nous obscurcissions délibérément un propos ancien de Descartes prononcé pour expliquer ce qu’est une illusion ?


    Ici, le bâton est réellement concrètement rompu entre nous,


et l’illusion est de croire qu’il est d’un seul tenant.


                                                                                         … Ce point de rup-


-ture au seuil d’un verre d’eau et au-delà duquel toi = moi  & moi = toi,


tel besoin que les hommes ont de s' h y p o s t a s i e r,


    comme si la vie n’était pas assez difficile comme cela !


 


    ‒ « Que veux-tu savoir


Que veux-tu faire


Moi soudain, nous au cœur »,


écrivait, quant à lui, le poète Louis Zukofsky, au début de la 13ème section de son épopée "A "


    ‒ 13 : chiffre fatidique


    S’imaginer, ici, que le lecteur puisse en quelque façon répondre, au moment où Zukofsky énonce : ‘ Que veux-tu savoir ’ ;


    jouer le jeu du ‘ il me parle ’ puis : ‘ nous nous parlons, l’un & l’autre


– comme si le rythme seul


                                                         Que veux-tu faire


                                                                                               suffisait entre nous –


                       


                           le blanc des espaces entre nous


               comme relais


 


course de relais


se passant d’un coureur


l’autre


jalons


 


fil de soie


la lecture


éprouvant la trame du


t


e


x


t


e


 


nos corps de larve encapsulés en des cellules blanches déglutissant au sol nos filins de soie, chyle l


      a


      i


      t


      e


      u


      s


      e


 


halos de soie blanche translucide


comme explosion de Supernova,


posés autour du couple divin, dans                   le Paradis de Tintoret


 – s’hypostasier là-dessus : nos corps sur un fétiche –


                                                           Tableau trônant à un mur de la salle du grand conseil,


                                                        dans le palais des doges, à Venise :


« Voici le troisième ciel,


                                                                                                           voici le septième


                                                                                                           & le neuvième ciel,


selon que vous soyez ou non en accord avec une tradition hermétique dont Dante pourrait bien avoir été le dépositaire. », semble ici affirmer, en jésuite, le peintre vénitien Tintoret ;


    « Voici les nombres dont Pythagore affirmait qu’ils étaient les jalons trouvés sur la route de l’âme aspirant à dieu. »


 


    Ce Paradis a l’allure


    d’une grande ruche mystique,


    au centre de laquelle


    irradie la reine des abeilles


    – fou alors comme un tableau du Tintoret peut nous faire penser, quand on le découvre de nos jours, aux enfers peints de l’artiste suisse Giger, à un nid d’insectes monstrueux et grouillants autour d’une reine pondeuse et de son époux. Sigourney Weaver jouant le rôle de Marie au centre du Paradis de Tintoret pour un Yahvé-Alien


 


Y.  A. H.  L. V.  I.  EN.


 


    Il suffit alors d’un jeu d’écriture comptable,


s’amuser des gématries                table des chiffres                      table des lettres


    changer de place les lettres des mots


afin d’entendre


66


pour le nom d’Allah


&


 


666


chiffre de la bête.


 


 


    Mais peut-être nous trompons-nous,


nous amusant comme des oiseaux


aux leurres des hommes ;


    peut-être nous omnubilons-nous,


et y a-t-il réellement


    une seule tradition


    un   seul  dogme


    un   seul  dieu,


& non un Démiurge,


au paradis de Tintoret, usurpant


l’identité du vrai dieu.


    Ce doit être cela,


c’est le fait que le pont des soupirs,


où les prisonniers devaient passer


avant d’être écroués,


    soit si proche du palais le plus important


de la république des doges,


    d’un des centres névralgiques,


noyau moyeu médullaire


  de nos humanimanités compassées,


    et que, de telle prison le jouxtant,


les cris des malheureux qu’elle enferme


    semblent encore se mêler aux dorures des trônes.


                 C’est cela alors :  


                                              nul soupirail


    nulle oubliette ne peut marquer l’Histoire au point de faire de l’ombre au vrai dieu


    aucune ruche


    aucun nid d’insectes


    aucune larve derrière les âmes et/ou corps glorieux des humanimanes, dans les tableaux & les fresques baroques en Europe.


    Derrière les représentations célestes,


les nuages et les nues


ne sont ni cellules ni chrysalides ni larves ou œufs de têtard,


    les têtes des chérubins au pied de dieu de Marie


    ou tout autre scène ou motifs religieux catholiques,


ne sont pas celles d’enfants sacrifiés, mais des chérubins ;


    les cœurs enflammés dans les fresques et les tableaux religieux en Europe


    ne sont pas des cœurs sanglants offerts au soleil,


comme ont pu le croire les prêtres aztèques ayant survécu aux armées de Cortés.


    Le neuvième ciel de Dante n’est pas le sommet d’un temple à Mexico ni au Pérou.

 


(« Nous ancrons nos ruines dans le passé à partir du point de vue du 
visiteur, mais nous les projetons aussi dans l'avenir, à partir de la 
perspective urbaine d'une métropole se transformant, et nous 
prévoyons avec angoisse notre futur proche à travers les alarmes 
du changement climatique.
 Et, toutes deux, ruines archéologiques et ruines économiques, sont 
actuellement capitalisées par les politiques sur le tourisme et les fonds 
financiers des prédateurs. »

Les Temps déplacés[2] )


 


*


 


 


 


Filaments blancs têtards


courant  dans un verre d’eau


au-dessus d’un sable noir


strié – gonflé – boursouflé


sous les remous des immeubles flottants


traversant le grand canal


 


    trouver à nouveaux frais le jeu des courants marins


avant que la cité ne fonde sous ligne de flottaison


    conserver coûte que coûte nos grandes légendes


en l’état


pour que fils de soie


blanche s’amoncelant s’agglutinant


l’écheveau                    en l’état


remettant ligne après ligne


dieu et paradis Tintoret


 


- Liminaire :


                        un  seul   ciel


                        une seule eau


                        une seule terre


                                                   pour les humanimanes


 


chaque silhouette de larve nichant dans sa cellule


& composant sa partita du chant commun


     c’est ce que nous nous souhaitons


 


    monde réglé lors


comme chemin pour croix.


    nombre de stations isomorphes,


d’un étang l’autre


 laisser, en l’état, détournées les eaux


des mers en deux courants,


monter les habitations sur les marécages.


 


    Sol prodigue de légende, lors,


& d’insectes depuis mille ans


    – ceux qui refusent seront bannis


 


un  seul   ciel


                        une seule eau


                        une seule terre


                                               c’est dit.


 


Fous sont-ils ceux qui conçoivent différemment,


fous


ou bien poètes.


 


 


    (Sur l’île des morts,


s’attendre à trouver la tombe de Joseph Brodsky,


parasite, selon Joseph Staline,


en exil, à Venise – depuis ?



 


    Mais la tombe de Brodsky,


comme toutes les tombes sur


 l’île des morts,


regarde du côté de Venise.)


 


 


 


 


(août 2015)

 

 


Le Paradis, Tintoret


[1] « Tels qu’à travers lentilles
transparentes et claires,
ou dans des eaux calmes et claires
point suffisamment profondes pour nous
en dissimuler le fond,
de nos visages reviennent les
annotations. »
    Dante, Paradis, Chant III.


[2] Les Temps Déplacés (The Misplaced Times) Journal publié à l’occasion de l’exposition Les Ruines Déplacés, représentation nationale du Pérou à la 56ème Biennale de Venise, Italie. Du 9 mai au 22 novembre 2015. Editeurs : Gilda Mantilla, Raimond Chaves and Max Hernandez-Calvos Lima – Pérou – 2015.


vendredi 6 novembre 2015

A propos de mère....



















(Blanc -)

( Et, pendant ce temps-là, mère prie toujours.
Il semble que, comme une vestale, elle ait à veiller sur le feu de nos âmes,
sans quoi nos cités seraient maudites.
N’a-t-elle jamais pensé que le sort des hommes se déroulait sans elle ?
N’a-t-elle pas, une seule fois, dans le cours de son existence,
considéré quelque chose comme une théorie et Dieu, comme une théorie ?
Si tel est le cas, c’est qu’elle n’a pas assez veillé ni assez prié.
Ne voit-elle pas, dans les journaux, à la télé, les guerres perpétrées chaque jour,
les violences commises et l’innocence bafouée ?
C’est qu’elle est peut-être la seule,
elle est probablement la dernière à prier comme elle le fait ;
sa prière n’atteint donc plus, comme jadis, les empyrées.

Elle n’a peut-être pas assez fort invoqué le nom du Très-Haut
ou la salive lui a manqué,
ou elle s’est endormie, elle aussi, dans le jardin des oliviers.
Pourtant elle s’était promise de rester vive
à la dernière heure du Christ,
elle ne pouvait imaginer que le sommeil
la surprendrait avant  l’arrestation du plus saint des hommes.
Comment aurait-elle pu croire un seul instant,
un seul petit moment, une seule et unique seconde,
s’assoupir ?
Elle reprend alors, aux aurores, son chapelet,
contrite,
et égrène à nouveau les heures,
pour vous, vous qui l’ignorez ici bas.

L’idiotie serait d’en rire, en se figurant tel comportement sorti d’un autre âge ;
l’idiotie serait de s’en moquer,
alors que nous envoyons des satellites aux nues
et nous mettons à genoux sous les cours des Bourses.
L’idiotie serait de ne pas voir ce qui nous lie à elle,
en nous forçant à prier des dieux que nous haïssons,
comme elle. ) 

mercredi 28 octobre 2015

Cilice





J’accepte les conditions d’avoir 18 ans, dit le Portail.
Je dis avoir lu et compris le contrat qui dit, J’accepte les conditions d’avoir 18 ans,
dit le Portail.

Passage dans l’œil mort de l’éclat du soleil noir
et des raisons encore pour épeler encore et lire mot à mot les raisons.

Je dis,
Je vois,
Je dis et je vois.


(Et Marie-Madeleine essuya les pieds de -


J’accepte les conditions du Portail,
je dis, J’ai 18 ans, je vois, J’ai 18 ans.
J’accepte le jeu schizophrénique
que les médias m’imposent
entre Télévision et Réseaux.

(Elle avait pris, avec elle, une écuelle d’eau -

Mes mains, ma tête
sont officiellement inscrits
sur ma feuille de redevance télé,
ils ont une pudeur, une morale, une éthique,
mes mains, ma tête se lèvent donc dignement,
mais

(Elle releva ses jupes à genoux devant -

mon sexe et mes pieds,
le bas, le laid, le sale,
tout ce qu’on ne doit pas révéler,
sont sur Internet.

(Avec l’huile de ses cheveux, elle oignit le corps de celui qui -


Le bas a 18 ans, dit le Portail.
Le laid a 18 ans, dit le Portail.

(Et du baume, des huiles, des parfums -

Le Krach était sur le Réseau six mois avant la télé,
et puis, aujourd’hui,
le Krach comme Virus est dans la tête.

(Elle s’agenouilla à ses pieds deux fois quand -

Je prends conscience du Krach,
je me sens coupable d’être un salaud,
vicieux,
pervers,
détraqué
qui pollue la sphère réelle,
ma tête et celle des autres.
Je prends conscience
d’être un dégénéré,
fou,
salaud,
monstre,
pervers,
tandis que le monde agonise.

(Elle s’agenouilla à ses pieds deux fois quand -


Je prends conscience maintenant
d’avoir ouvert le Portail
avec la main gauche et d’avoir regardé
l’Innommable, l’Odieux, l’Insoutenable,
d’avoir vu pieds noirs & orteils sales aux ongles cassés incarnés :
femme montée par un cheval enfants offrant leur corps pour de l’argent,
robes
dérobées
bourse
au
mérite
peaux
tannées,
tout cela
vu
seulement
de
la
main
        gauche

(Elle le vit encore une fois,
après que la pierre de sa tombe fut roulée,
puis elle le laissa partir, après qu’il lui a dit,
J’ai réfléchi, Marie-Madeleine,
dans le comas, j’ai réfléchi :
je veux maintenant être un homme normal,
vraiment,
je ne veux plus être un prophète ou un dieu,
je suivrai une autre voie.
Je veux avoir une femme et des enfants.
Ma femme vient du peuple,
c’est une danseuse du culte
dédié à la déesse égyptienne Isis.
Je veux bâtir une famille avec elle
et qu’on m’oublie ;
dis-leur
qu’
ils
m’
oublient,
vraiment
qu’ils
m’oublient

dis-leur cela.


« Mon Dieu, ce sont mes escarres, ce Krach,
comment n’en ai-je pas pris conscience plus tôt ?
se dit maintenant la Télé.
Je suis un fraudeur, se dit la Télé.
Oui, je me rappelle maintenant
(ma mémoire était sélective),
je suis un coupable, je suis un fraudeur,
je suis un salaud tant que je n’ai pas payé.
Mais je peux payer,
mais je dois payer.
Je paye.
Tant que je paye,
je suis un fraudeur par intermittence,
un intermittent du Spectacle Faute,
tant que je débourse.

Et j’éjacule donc, je débourse,
je suis un festivalier de la giclette,
et l’on me pardonne, se dit la Tête-Télé
(ma tête ou celle d’un autre),
je suis une modulation des limites à établir en société
de la faute et du crime,
je tête tant que je paye, se dit la Tête-Télé.
Je tête, je tête… »

(Elle lui dit alors...

Oui, tu
as raison,
tu
en as
assez fait,
tu as bien mérité
qu’on te laisse
en
paix
maintenant.
Je vais dire
à tes apôtres
de repartir chez eux.
- Une danseuse de la déesse Isis…
Est-elle belle au moins ?
Tu as raison…
Tu as raison…
On te laissera en paix…
Je vais annoncer la nouvelle à tes amis
à tes apôtres…
On te laissera en paix…
Vraiment…
Vraiment…
Tu pourras vivre déchargé
de tout sacerdoce
heureux caché
& oublié des hommes
Tu en as assez fait
Tu vivras avec elle
comme tu le souhaites
Tu
vivras
oublié
des
hommes,
vraiment,

vraiment

…)


 

lundi 26 octobre 2015

Veuillez indiquer un titre et entrer du texte

Carrière de Comblanchien


« (Les objets inanimés pouvaient faire ce qu’ils voulaient. 
Non pas qu’ils voulussent réellement, car l’objet inanimé ne veut pas,
il n’y a que l’homme qui veuille. Mais les choses font ce qu’elles font,
et c’est pour cela que Profane pissait contre le soleil. )» 

V., Thomas Pynchon


Un sentiment de puissance certain saisit
Bruno Lemoine au contact de sa verge.

Nous sommes un week-end de mai ou de juin 2010,
dans une carrière abandonnée de l’Auxerrois.
Le ciel est bleu, le soleil culmine à l’horizon.
Voûte indigo & horizontale
sous le tracé ancien des burins.

Arrêtes vives laissées par des pieux & des maillets de métèques,
métèques désormais morts & gisant  au cimetière d’un village, 
village au milieu de la diagonale du vide 
*     bourgognemassifcentrallimousinpyrénées     * 
*     bourgognemassifcentrallimousinpyrénées     *
*     bourgognemassifcentrallimousinpyrénées     *
nom sans dénotation ni résonance dans le désert où Bruno se trouve,
n’évoquant pas même les deniers mots jetés d’Hofmannsthal  
(" Je n'écrirai aucun livre parce que précisément la langue 
dans laquelle il me serait donné non seulement d'écrire mais
encore de penser est une langue dont 
pas un seul mot ne m'est connu ") , 
ou retraité, fils & petit-fils d’Italien,
regardant la télé, faisant des mots croisés, 
perclus de rhumatismes, ayant enfanté, 
devenus grand-père, oncle, tante ou prophète, 
attendant l’amour, attendant la mort.

La carrière fait une large cuvette incurvée 
dessous l’horizon, un jet jaune dessinant bientôt
une ligne hyperbolique
touche en plein l’astre blanc, 
orée des fous, selon le poète Pierre Roux, 
émettant brûlant ses excréments,
ou orgones trouvés de Wilhelm Reich, 
trouant ou traversant l’épiderme des innocents,
& le jet rayonnant victorieux, 
calme & lent,
telle la cérémonie du thé au Japon.
  
Le soleil forme maintenant un médaillon rouge ; 
Bruno Lemoine est lui-même rouge, 
tout au moins, ce qu’il inspecte de lui est
rouge & bête, 
de la pointe de son sexe au soleil déclinant.

« Je suis un idiot, je suis un raté, je vais mourir seul,
se dit-il alors.
Je suis petit, je sais à peine marcher, 
ma tête pend sous mon épaule,
quand on ne la maintient pas.
Mon ventre ressemble au bidon des femmes,
je ne sais pas me retenir.
Je chie,
je pisse,
j’éjacule 
sans honte ni gène. »
  
Jet montant curviligne au crépuscule, blanc dessous l’espace gris,
sous la voûte.
Le soleil se couche à l’horizon,
dès que la lune se lève.
  
« Je m’appelle Bruno Lemoine,
je suis un idiot, bête, méchant, raté,
je suis petit, 
je chie, 
je pisse, 
j’éjacule sans honte ni gène,
jour et nuit.

Je suis comme vous. »


 

mercredi 21 octobre 2015

Nouveau absolument Nouveau - Comédie - Acte 3, scène 5


"À bout de souffle"

 Image du duo d'artistes LesRiches Douaniers
composée à partir du jeu-vidéo Grand Theft Auto IV

*

III5


(Scène faiblement éclairée.
Faisceau de lumière sur Junky accroché au plafond et bâillonné.
La chanson Ghost in the Machine du groupe The Fire and the Sea passe à nouveau, Muzak ou musique d’ascenseur produite par un algorithme. )



Voix-off de Femme  (après un temps) – On applaudit Gilles Maret !
(Gilles Maret entre à nouveau sur scène.)

Voix-off de Femme – M. Maret est venu spécialement discuter de son expérience

avec nous. M. Maret…


(M. Maret s’approche, comme pour serrer une main, puis ils s’immobilise.)

Maret – Il y a quelqu’un ?

(Il inspecte la scène.)

Maret – Il y a quelqu’un ?

(Au bout d’un instant, il découvre Junky accroché au plafond.)

Maret (s’adressant à Junky) – Ah, tu es là… Tu m’entends ?...

(Il se retourne pour voir si quelqu’un l’a suivi, puis regarde à nouveau le corps de Junky pendu au-dessus de lui.)

Maret (après un temps) – Quoi ?

              T’as de la dope ?

              Rien ? Tu ne parles pas ? Tu veux pas me parler ?

 
C’est pas compliqué, ce que je demande, c’est à la portée du moindre

abruti qui a sur soi le produit dont j’ai besoin. J’suis en manque, bordel…

‒ Bordel, tu peux pas ?... Tu peux pas, c’est tout… Je vois pas pourquoi je

prends un personnage de jeu-vidéo pour un dealer... Tu tournes en boucle…

 Pourquoi ils ne me laissent pas sortir ? Pour que je ne fasse pas une rechute.


(La corde, qui maintient Junky sur le divan, glisse sur un mètre et s’arrête net.)

              − Rechute ! −

             Je suis en pleine descente.

(Gilles Maret saute à son tour.)

    − Rechute ! −

    − Rechute ! −

Le docteur me laissera bientôt sortir, pour sûr !

(Gilles Maret saute, la corde, qui maintient Junky au plafond, se décroche de un mètre à chacun de ses sauts, de façon synchrone.)

    − Rechute ! −

    − Rechute ! −

Tu es un avatar sur le mode Pause… Mon dealer est un personnage de jeu sur

le mode Pause… Je vais pas me laisser faire, tu comprends ? Ils ne m’auront

pas.  Il faudra bien que les infirmiers se résolvent à me laisser sortir. − Qu’est-ce

qu’il y a derrière moi, dans le jeu ?... Je ne vois pas ce qu’il y a derrière moi,

dans ce jeu !…

(Gilles Maret, au bout d’un instant, se met à sauter.)

Maret – Il saute, Dieu saute, saute, saute, saute, et avance en crabe dans son

petit jeu. Et le crabe tourne en rond…

(Gilles Maret court en rond sur la scène de plus en plus vite, de plus en plus vite… La lumière du faisceau lumineux sur Junky s’éteint doucement, progressivement… Gilles Maret hurle, tout en continuant de tourner, il hurle, il hurle, il hurle…)


(Voix-off de Femme, alors)


Voix de Femme – Avez-vous fait votre métanoïa ? Avez-vous réussi à changer

de peau ?

Oui ?

Non ?

Vous rappelez-vous de votre ancienne identité ? Dans quel monde vivez-

vous maintenant ? Quelle est votre adresse ? Dites-nous en plus sur vous. Nous

voulons vous connaître d’avantage. Dites-nous qui vous êtes.

Vous rappelez-vous de votre ancienne identité ? Parlez-nous. Dites-nous ce

que ce que vous êtes devenu. Vos proches et vos parents ont le droit de savoir.

Ne les laissez pas sans nouvelles de vous. Vos parents et vos proches ont le droit

de savoir.

Avez-vous fait votre métanoïa ? Avez-vous réussi à changer de peau ?

Oui ?

Non ?

Vous rappelez-vous de votre ancienne identité ? Dans quel monde vivez-

vous maintenant ? Quelle est votre adresse ? Dites-nous en plus sur vous. Nous

voulons vous connaître d’avantage. Dites-nous qui vous êtes.

Vous rappelez-vous de votre ancienne identité ? Parlez-nous. Dites-nous ce que

ce que vous êtes devenu. Vos proches et vos parents ont le droit de savoir. Ne

les laissez pas sans nouvelles de vous. Vos parents et vos proches ont le droit de

savoir…