jeudi 23 août 2012

23 : Rituel d'emportement


William Blake

FEMME – Mon voisin Jacques devient un chien avec moi, puis une puce, un tigre, un loup, n’importe quoi. Le mouvement de ses métamorphoses sur mon sexe me fait jouir maintenant.
HOMME – Ils éjaculent sur mon visage chacun à leur tour.
FEMME – Tanguy se laisse pousser les ongles pour me lacérer le dos. Je ne les retire pas : plaies purulentes.
HOMME – Des serments d’amour à plusieurs dans une chambre petite : lit rouge du sang des promesses.
FEMME – Il me pénètre en brûlant des allumettes et le soufre chasse mes démons.
HOMME – Julia me dit : « Je t’ai dans la peau », puis elle change de sexe avec moi. Julia parle par ma bouche maintenant.
FEMME – Jonas, Jonas, sur le dos, ferme les yeux et les rouvre, lorsqu’il jouit en moi. Jonas, Jonas est une poupée qui me fait jouir en ouvrant et baissant les paupières sur le dos.
HOMME – Il ne peut plus se passer de moi et sa jalousie est impossible.
FEMME – Le nom de mes amants tourne les roues mystiques de Lulle.
HOMME – Le 23 de chaque mois, nous nous mangeons l’un et l’autre.
FEMME – Le 23, Clara note six désirs et les joue aux dés : le 6 arrive. Clara sonne chez moi et me fouette, le 23.
HOMME – Nous faisons un enfant, Edith et moi, puis nous quittons la ville sans nous retourner.
FEMME – Marc me dit qu’il m’aime, Marc m’aime, Marc me dit qu’il m’aime, Marc m’aime…
HOMME – Je la rappelle, le 23 de chaque mois, elle a oublié sa rancune contre moi. Le 23 de chaque mois, elle veut me voir…
FEMME – Dominique devient beau, j’ai des raisons de l’aimer maintenant.
HOMME ET FEMME – Le 23, vous êtes là et nous ne nous connaissons pas.
HOMME – Et le 23…
FEMME – le 23…
HOMME ET FEMME – nous faisons l’amour entre nous dans nos rêves…
HOMME – et nos rêves…
FEMME – nos rêves…
HOMME – traversent nos murs.
FEMME – transpercent nos corps.
HOMME – Les 23 de chaque mois sur 23 mois…
HOMME ET FEMME – nos rêves traversent vos corps.

dimanche 12 août 2012

Dallas (2)




JR à Sue Ellen, On ne voit pas le cœur de l’homme. Oui, J., dit Sue. JR reprend, On ne connaît pas le cœur de l’homme. Oui, J., dit Sue. Comment je peux connaître le cœur de mon prochain ? reprend-il en direction de sa moitié. Comment se révèle-t-il ? Comment dévoiler ce qu’il éprouve vraiment, haine ou amour, et déceler le simulateur ? Je sais pas, dit-elle, mais, lui ne l’entend pas. Les détecteurs de mensonges ? Les Caractères de La Bruyère ? Les portraits des grands hommes brossés par Plutarque ? Une méthode ? La méthode ? On commence par des questions anodines pour savoir qui est l’assassin dans Cluedo. Une pause. – Comment fais-tu, toi, Sue ? Elle boit cul sec un verre de whisky et répond, Je sais pas. Il reprend. Commencer par des questions anodines, puis aiguiller l’interrogatoire du suspect sur le fond du problème : « Avez-vous un congélateur de la taille d’un homme ? un port d’armes ? un pic à glace ? Où étiez-vous le 25 novembre 2011 à neuf heures quarante-cinq du matin ? Portez-vous des chaussettes de laine et un tricot, l’hiver ? » On se sert des Caractères de La Bruyère ou du détecteur de mensonges pour déceler le simulateur...
    Je m’en fous, murmure Sue…
    La méthode donne quelque fois des résultats, poursuit JR, l’on peut trouver, avec elle, l’assassin dans Cluedo. Il faut avouer pourtant que la justice se trompe souvent, mais est-ce que l’on connaît une autre méthode, Sue ? Sue boit un coup, puis repartit à J., Non.   ̶  Non ?  redemande JR.  ̶  Non, répond Sue, je sais pas, je bois, c’est tout, c’est ma fonction ; ma fonction est d’être la femme battue de J.R. et qui boit d’un feuilleton de Dallas à l’autre pour oublier ! Mais J.R. ne l’écoute pas, il parle pour lui-même, pour un autre JR, derrière l’ombre de Sue…
    Le nombre d’erreurs de justice, Sue ! Oui, J, dit Sue. Le nombre d’erreurs de justice, Sue !   ̶   Alors, si la justice se trompe pour les crimes de sang, comment, dans un domaine pourtant moins tragique, l’amour, comment puis-je faire pour savoir si tu m’aimes ? Tu serais un monstre d’indifférence, Sue, et je n’en saurais rien ! Nous n’avons que les preuves d’amour, disent nos Pères, les propos de sa moitié, un « Je t’aime. »…
     ̶  Je t’aime, dit alors Sue ironiquement. Répète, réplique JR. Je t’aime, reprend Sue.  ̶  Je t’aime, je t’aime ! répète JR, rien, en somme, et on en est là depuis la nuit des temps, faute d’une fenêtre qui ouvre sur nos cœurs !
    Alors, puisque nous ne sommes pas transparents, puisqu’on ne voit pas son cœur, on s’invente des romans, on s’illusionne, on machine, on ménage, on copule, on couple. Voilà, c’est tout ! Sue se tait, se ressert un verre, boit cul sec, là. On couple, répète J.R...

    Sais-tu le nom du dernier des dieux romains, Sue ? Elle se tait, s’en ressert un autre, boit cul sec, là. Sais-tu le nom du dernier des dieux romains, Sue ? Elle se tait, boit cul sec, là.  ̶  Momus, c’est le nom du dernier dieu romain : Momus. ̶  C’est bien, marmonne Sue, j’aurais appris quelque chose dans ma journée… J.R. reprend, Un dieu qui ressemblait aux bouffons des rois au Moyen Âge avec leur marotte, leur bonnet tricorne, leurs grelots et un sourire méchant. Momus, le fou des dieux, né à l’époque de la Rome néronienne, alors que les premiers chrétiens servaient les bûchers des avenues romaines et les fauves du cirque. Un fou révélant aux dieux leurs quatre vérités et qui servira encore, au seizième siècle, à Giordano Bruno pour en finir avec le monde médiéval dans Expulsion de la bête triomphante  ̶  Sue Ellen, là, face au public (en aparté), J.R. est cultivé, à n’en pas douter !... ̶  Donc, Momus va voir Jupiter pour lui parler de sa créature, l’homme. Tu en es fier ? demande Momus à Jupiter le plus grand des dieux. Tu es fier de l’homme, ta créature ? Oui, lui répond Jupiter, je suis assez content de cette vieille invention, elle est épatante ! Quelle ingéniosité ils ont, je trouve ! Ils survivent depuis la nuit des temps, mais ils s’en sortent toujours ! – Pfffff ! mugit alors Momus. Pfffff ! Comment peux-tu ? Tu es donc aveugle ? Quoi ! s’exclame Jupiter, mécontent d’être ainsi importuné par le dernier-né, le cadet des dieux du panthéon antique, mon invention ne te plaît pas ? Qu’est-ce que tu lui trouves ? Alors, Momus répond, péremptoire, Jupiter, il manque à ta créature une fenêtre sur son corps, en haut à gauche du plexus, lui permettant de voir son cœur et le cœur de son voisin. Voilà ce qu’il dit Momus à Jupiter ! il ne manque pas d’air ! Si tout va mal dans la société des hommes, c’est qu’aucun d’entre eux n’est capable de voir son cœur. Dès lors, ta créature ne peut faire autrement que de se tromper de femmes ou de tromper sa femme. Parler d’amour ou écrire sur l’amour, comme le font les poètes, c’est totalement vain ! Fondamentalement, l’homme ne peut pas parler d’amour, il ne sait pas ce que c’est ! Qu’est-ce que l’amour pour lui ? Un sentiment ? Un état ? Un gaz diffus ? Une marotte ? Et son cœur ? C’est quoi, son cœur ? Une pompe distribuant le sang dans son organisme ? C’est ça le cœur ?

    Alors, Jupiter, irrité, n’en pouvant mais du Momus, le puîné des dieux, lui répond... Jupiter lui répond, C’est bien, le petit dieu, le nouveau, tu as de la répartie. Alors, puisque tu es le dernier de mon panthéon et que nous sommes tous les deux à la fin de notre règne sur Terre, avant l’arrivée d’Attila et des Huns, avant de crever devant l’ère chrétienne, je te fais un  cadeau : je t’autorise à inventer un homme nouveau. Invente, si tu le souhaites, un homme avec une fenêtre sur le coeur. Bientôt, Rome sera mise à sac et nos temples seront désaffectés, bientôt nous ne serons plus qu’un vague souvenir pour eux.  Je te donne le pouvoir de créer l’homme transparent, celui qui verra son cœur ; Vulcain dans ses forges t’aidera pour l’occasion.

    Qu’est-ce que je risque à te donner ce pouvoir ? Rien, nous allons bientôt mourir tous les deux, alors qu’est-ce que j’en ai à foutre maintenant ? Eh oui, Momus ! Même les dieux meurent un jour ! C’est ainsi. Mais, moi, vois-tu, je resterai dans la mémoire des hommes comme le père des dieux, ils liront ma vie et mes aventures dans leurs écoles, tandis que toi, personne ne se rappellera de toi ! Tu es arrivé trop tard, Momus ! Edifie l’homme transparent, je m’en lave les mains maintenant. Edifie-le ou laisse l’homme l’édifier pour lui même. Je te donne même le droit de lui révéler qu’il est le maître de son destin, comme Prométhée lui a donné le feu. Montre-lui son cœur.  ̶  Sais-tu quoi ? Les hommes sont incapables de se prendre en charge eux-mêmes, ils n’en ont pas les couilles ! Ils préféreront ignorer qu’ils sont des dieux, ils se mettront la tête sous la terre, comme des autruches, pour ne pas entendre qu’ils peuvent s’inventer des cœurs et des amours singulières et monstrueuses, comme nous en inventons pour nous-mêmes. Il n’en veut pas de son cœur, l’homme, conclut Zeus, c’est un lâche ! Laisse-le où il est, t’emmerdes pas avec ça…

    À cet instant, Sue Ellen est prise d’une crise de rire. Pourquoi tu ris ? lui demande JR. Elle n’en peut plus, Sue Ellen, elle pisse dans sa culotte, elle est incapable de se retenir. Pourquoi tu ris ? répète JR. Pourquoi tu te roules par terre comme cela, convulsivement ? Sue Ellen se roule, en ce moment, littéralement, sur le tapis persan… Qu’est-ce que tu es drôle ! s’exclame-t-elle. « Ils sont incapables de s’inventer un destin ! Les hommes sont incapables de s’inventer un destin ! », râle-t-elle. J’ignorais que tu pouvais être aussi drôle ! Mais qu’est-ce que tu as mangé, dis ? Comment tu parles ? hurle même Sue. Alors, JR s’énerve, il devient furieux, il ne se maîtrise plus, JR, c'est comme si le diable lui avait pris son corps, et il la frappe à mort.

    Lorsque l’ambulance arrive, aux brancardiers qui la prennent, il dit, Elle est tombée dans les escaliers. Et les brancardiers tiquent, mais ils ne bronchent pas, et ils emmènent gentiment Sue Ellen à l’hôpital. 

    1-2-3 : " Pin-pon-pin-pon-pin-pon !!!"


dimanche 29 juillet 2012

Dallas (1)




    J.R., À défaut d’avoir gagné ma vie, Sue. Oui, J., dit Sue. J.R. reprend alors, À défaut de n’avoir pu obtenir pour moi le prix que j’escomptais. À défaut de ne pas avoir su montrer ma valeur au moment où il en était question. À défaut de ne pas avoir été entendu ou compris ou saisi vif selon prix inscrit sur étiquette face, le prix de chaque homme, Sue, selon mérite apposé sur étiquette face, la douchette pour chaque, on devrait : titre inscrit code barre yeux dans les yeux. Oui, J., dit Sue, on devrait. Code-barres sur le front pour chaque, entre les deux yeux, près des sourcils, on devrait ; moi, toi, comme les autres ! Pour que chacun chasse ou sache le prix à payer dans l’échange des flux ; chacun, chaque jour : tel travail donné et effectué, tel prix. Mais jamais le même selon le parcours de vie, Sue ! Jamais le même homme, jamais le même récit, le prix est différent pour chaque moment, chaque période de la vie d’un individu, toujours ! Tu as raison, J., dit Sue. Ta gueule ! Oui, J., dit Sue. Ta gueule ! Oui, J., dit Sue. Le droit du travail n’est jamais aussi juste ou droit qu’il faudrait. Prétendre régler un individu de telle branche, classe ou catégorie… Aucune convention collective ne nous donnera le coût de la vie ! Sue se tait, boit son verre, là. − Sue ! Elle se ressert un whisky, le boit et se tait, là ! Il faudrait voir le cœur des hommes et l’on saurait. L’on saurait ! Mais non, une boîte noire, on a ; le chacun pour soi toujours, toujours seuls on est, Sue ! Toi aussi. Combien tu vaux, Sue ? Combien tu te donnes pour toi, dis-le. (Sue se tait, boit cul sec, elle s’en fout, s’en ressert un autre.) Dis-moi ! (Elle s’en ressert un autre.) Tu sais ce que tu vaux pour toi, Sue, mais même notre intimité à tous les deux ne peut te résoudre à me dire le prix que je devrai payer pour toi. On est seuls, Sue ! Qu’est-ce qu’on est seuls, merde ! Il n’y aurait qu’une catastrophe, le grand crash au sol, d’un coup, pour qu’on t’ouvre la boîte noire au fond du trou, et Dieu sait que j’aime frapper ta sale caboche, Sue ! Je peux te truer, te trueller, te turlututiner, vrille au vent. Toi aussi, d’ailleurs. Se turlututiner, toi, moi, tous les deux, hier, aujourd’hui, demain. Vie vrille au vent  payée tant content, instant tant comptant, amour ou mort, tant, tant, content, comptant, tous les deux. ─ Mais c’est impossible ! Et ce serait pourtant moins grossier et moins injuste que ce prix déjà fixé des choses hors de nous : l’invariant monotone du prix du travail, hors de nous, pour un steak, le mariage ou le divorce. C’est terrible, Sue, combien le monde réglé gâche tout !... Bois, Sue, oui, bois, oublie. Il faudrait que notre condition sociale change en même temps que l’alcool que tu ingurgites...

lundi 2 juillet 2012

Les compagnons de la marguerite



Film de Jean-Pierre Mocky, 1966




Hier après-midi – temps triste et pluvieux de décembre – un ami m’affirme que nous sommes, depuis toujours, à la recherche d’une forme, même pour cinq minutes. Et il poursuit ensuite ainsi : « Une forme, oui, mais une forme surtout cinq minutes. » Être sans forme, c’est le vide, et la nature aurait horreur du vide. La nature courrait donc attirée vers le plein quelque part au gré de la fortune, des affinités électives et des réseaux. Aussi, lorsqu’un homme aurait trouvé sa forme, même s’il s’agit d’une forme pour un temps très court, surtout s’il s’agit d’une forme pour un temps très court, il y tiendrait comme un os à son chien.

− Le chien, veut le chien, le renâcle, rumine le chien, le mâche et recrache.
Recrache le chien, perd son temps à renifler avec l’os du nez, fait la moue,
fait le mou, fait l’amour et s’en va.

Raclant le ciment dans la cuve, se curant le nez, se laissant démanger les yeux les oreilles par l'acide

−  manque, sans doute, d'un délégué syndical sur le chantier ou d'un inspecteur du travail −  puis le soir, les yeux, les oreilles ou l'acide jouant en sa défaveur
et tapant ses tempes −  punaise ou point fiché dans son crâne −,
dévorant. ses. enfants. comme. Chronos.
et. se. dévorant. lui-même.
dévoran. se. enfant. comm. Chrono.
e. s. dévoran. lui-mêm.
dévora. s. enfan. com. Chron.
. . dévora. lui-mê.
dévor. . enfa. co. Chro.
. dévora. lui-m.
dévo. enf. c. Chr.
dévor. lui-.
dév. en. . Ch.
dévo. lui.
dé. e. C.
dév. lu.
d. . .
dé. l.
. .
d. .
.
. .

.



OR,


             dans Les compagnons de la marguerite de Mocky, les hommes jouent à la perfection la forme des hommes, les femmes jouent à la perfection la forme des femmes, et tous les deux, hommes ou femmes, sont des axolotls.


L’AXOLOTL,

Espèce batracienne vivant dans les lacs mexicains et se reproduisant sans atteindre à l’âge adulte.

L’AXOLOTL,

Ou l’achèvement d’une forme sexuée sans la maturation. Bizarre petit être tout rose vivant en eau douce, quelque chose de l’homunculus ou du protoplasme, quelque chose aussi du sexe des anges ou du petit baigneur.


OR,

            dans Les compagnons de la marguerite de Mocky,
l’homme joue à la perfection la forme génétique XY inscrite sur le menu, la femme joue à la perfection ses gènes XX,

            ou l’un et l’autre jouent sans être, simulent plutôt l’achèvement, la complétude, dans l’attente d’un rôle, d’un alibi ou d’une case ; dans l’attente, en somme, du pédagogue qui les aidera à réaliser leur autobiographie raisonnée, afin de parvenir à un projet professionnel viable, lorsque les beaux jours reviendront ; disons, pour la fin des temps.



– Synopsis du film de Mocky,  Les compagnons de la marguerite :


Le jeune Claude Rich joue, non le rôle, mais la forme de Jean-Louis Matouzec, dit Matou, durant quatre semaines : temps du tournage du film de Mocky.

Le jeune Rich, ou Matou, en sa première forme dans un film de Mocky, est expert en écritures et restaurateur de manuscrits et il travaille pour la Bibliothèque Nationale de Paris. Matou est un faussaire à la solde de l’état reproduisant fidèlement les écritures de Villon, Rabelais, Hugo ou Tartempion, sur des manuscrits anciens dont un mot, une phrase ou un paragraphe manquent.

Le jeune Miche ou Ratou cherche forme ou geste Villon, Rabelais, Hugo ou Tartempion, se cherche, et, en se cherchant, devient probablement quelque chose ou ne devient rien.

Le jeune Miche ou Ratou, Tartempion ou rien, AXOLOTL jouant à l’adulte et reproduisant des formes pour un salaire de l’État ou un cachet de Mocky.

Le jeune Tartempion, ou tout ou rien, mais finissant bien quelque part, là !

C’est son anniversaire !
Souhaitez-lui un joyeux anniversaire

Certes.


-         INSCRIVEZ, S.V.P., LES METIERS QUE VOUS AVEZ EXERCES SUR LA COLONNE DE GAUCHE, AVEC LES DATES OÙ VOUS LES AVEZ EXERCES, ET LES ASSOCIATIONS POUR LESQUELLES VOUS AVEZ ETE BENEVOLE À DROITE. NOUS ALLONS CHERCHER ENSEMBLE UN PROJET PROFESSIONNEL… ÊTES-VOUS PRÊT ?

-         5, 4, 3, 2, 1, TOP !  -


Et d’aucuns, regardant l’acteur Claude Rich dans le film de Mocky, ne penseraient qu’il est Claude Rich, et surtout pas un axolotl. Aucun spectateur en train de regarder un film n’envisage que l’acteur joue un rôle, mais lui-même, en tant que spectateur, bon mari, bon public, devant sa télé ou dans une salle de cinéma, en projection comme dans la vie.



*



Un ami, le poète Saïd Nourine, m’affirme dans un café, hier en fin d’après-midi, que, dès que nous avons trouvé notre forme, même cinq minutes durant, nous nous y tenons. Saïd Nourine n’est pourtant pas Saïd Nourine, même cinq minutes, et Bruno Lemoine n’est pas Bruno Lemoine, mais tous les deux sont en quête de forme et de soutien pour le nouveau rôle à jouer demain. Tous deux mis au monde & en ondes courtes ou longues, cherchant volutes luttant et discours court faisant recette pour intégration réussie ou ratée dans case 1, 2 puis 3.

L’acteur Claude Rich, quant à lui, en sa première forme réussie dans un film Mocky, découvre progressivement qu’il est un AXOLOTL batracien, à cause de sa femme Catherine Darcy (ou Françoise, dans le scénario des Compagnons de la marguerite). Catherine, en effet,  le dédaigne, lui, Rich, depuis des lustres, mais elle refuse de divorcer, parce qu’elle préfère passer son temps à regarder la télé, plutôt que d’être dérangée par des tracas administratifs.

Alors, Rich, Miche, Ritou ou Tartempion découvre un moyen, ou common point, permettant de se séparer de sa femme, Catherine, sans heurts ; Claude Rich trouve la solution à son problème conjugal, la clef, le Sésame : La vie est un palimpseste dont les phrases, les mots et les noms peuvent être effacés et changés ! La vie palimpseste en quête d’écritures nouvelles !

Il suffira donc au restaurateur de manuscrits Claude Rich de rencontrer et de se lier à un autre couple, de même âge et ayant les mêmes problèmes conjugaux que lui, afin de pratiquer avec eux un échange simple et standard de partenaires, en falsifiant les registres de mariage des mairies.

Claude Rich décide alors de passer une petite annonce dans un journal et c’est l’inspecteur Leloup de la brigade des « us et coutumes » qui y répond, pour lui et pour sa femme Martine. L’inspecteur Leloup flaire, avec Rich ou Matou, une affaire de mœurs ; il se voit déjà arrêter Matou, et les gros titres à la une des journaux, aussi. Alors, il accepte de céder sa femme, voilà !

Après quelques discussions, quand l’affaire est conclue entre les deux couples, Claude Rich falsifie son acte de mariage et celui de l’inspecteur Leloup (ou Francis Blanche. − Leloup : Blanche pour les intimes). L’actrice Paola Pitagora, en la forme de Martine, la femme de Leloup, devient alors l’épouse légitime de Claude Rich, et Françoise, ou Catherine Darcy, devient celle de l’inspecteur Leloup.

Passant ainsi d’une femme à l’autre ou d’un homme à l’autre sans heurts ni tracas administratifs, éprouvant la vie comme un palimpseste en quête d’écritures nouvelles, hommes et femmes frayant ensemble comme les axolotls évoluent et se reproduisent dans l’eau des lacs au Mexique, Claude Rich, ou Matouzec, devient peu à peu prophète. Rich prêche pour la péréquation des vies en amour et il trouve des couples prêts à l’écouter et à le suivre. Rich devient ainsi l’utopiste Charles Fourier en mal d’amour et L’ode à Fourier d’André Breton, parce qu’il systématise le procédé frauduleux qu’il a employé pour lui, l’inspecteur Leloup et leurs femmes respectives, afin d’aider d’autres couples dans le besoin, et, par là même, il découvre le Sésame, grâce auquel le phalanstère amoureux et l’amour pivotal théorisés par l’utopiste Fourier il y a deux siècles, peuvent être réalisés concrètement aujourd’hui : il suffit de falsifier les actes de mariage et les registres d’état civil ! Il suffit ! Le bonheur est aussi simple que cela et à la portée de toutes les bourses, non en 1966, année où le film Les compagnons de la marguerite est sorti, mais aujourd’hui, fin 2011 !

Rich ou Matou réalise donc une communauté d’hommes et de femmes libres de s’échanger les uns les autres, hors des lois monogames de la famille, du ménage et de l’institution du mariage ou du PACS, une communauté d’amours libres qu’il nomme Les compagnons de la marguerite.

Ici, Claude Rich et Mocky chantent, comme Breton et bien d’autres l’ont fait, son Ode à Fourier :

« Fourier je te salue du Grand Canon du Colorado
Je vois l’aigle qui s’échappe de ta tête
Il tient dans ses serres le mouton de Panurge
Et le vent du souvenir et de l’avenir
Dans les plumes de ses ailes fait passer les visages de mes amis
Parmi lesquels nombreux sont ceux qui n’ont plus ou n’ont pas encore de visage. »


*


Le poète écrit aujourd’hui  son texte sur les registres d’état civil et se joue de l’article de loi 441 sur le faux et l’usage de faux.

Il emploie, pour ce faire, des scanners, des tampons humides, des matrices de cartes d’identité, des programmes informatiques où sont configurés les filigranes des tampons préfectoraux, des imprimantes pour cartes plastifiées et La théorie des quatre mouvements de Fourier, pour ligne d’horizon.

Pour que le destin des hommes change à chaque heure,
pour que l’homme puisse choisir sa forme, soient les sept formes dynamiques du mathématicien René Thom ; sept et plus de sept.

Pour que la libération sexuelle ne soit plus un vain mot,
Pour que l’homme jouisse sans frein,
pour que les colonies de l’actionniste viennois Otto Muehl traversent les âges après la mort du maître autrichien,
que le poète devienne faussaire !



*



Selon un criminologue, Christophe Naudin, en 2010, le taux de fraudes a franchi la barre des 6 % pour les pièces administratives.  6 %, c’est énorme pour un pays comme la France dont l’administration a servi de modèle à l’Allemagne nazie ! Avec les progrès informatiques, les prix sont devenus dérisoires en matière de faux et d’usages de faux, pour une technique d’impression chaque année plus performante. Il est donc de plus en plus aisé pour un individu de changer d’identité et de plus en plus difficile à un État de contrôler les fraudes administratives et, avec elles, la destinée sociale des citoyens. On peut donc imaginer sans rougir que, à l’avenir, le nombre des citoyens cherchant à changer de vie, pour le plaisir ou par amour, aille croissant.

Partant de là, partant d’une évolution des technologies de plus en plus rapides et de moins en moins chères, comme la loi informatique de Moore nous y invite, deux perspectives politiques sont envisageables  en matière de faux et d’usage de faux :

-         Soit les états deviennent de plus en plus intransigeants sur les fraudes administratives et criminalisent davantage les citoyens qui auront fraudé.

-         Soit les états deviennent plus tolérants, et il sera alors possible à l’échange d’identités entre citoyens d’avoir lieu, rendant ainsi réalisables l’utopie de Fourier et la maîtrise par l’homme de son destin. Alors, le terme fatidique de « sort commun » ne signifiera plus rien et chaque existence sera libre d’être inventée pour elle-même.

Beau projet, utopie de poche – faire de sa vie une fantaisie –, et qui fait de chaque texte écrit un pré-texte à jouir.




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O, vous lecteur, si vous ne tenez plus à la vie et cherchez dans la littérature un exil hors le monde, passez votre chemin.

Selon vous, tout va à vau-l’eau, sauf la tour d’ivoire où vous couchez.
La poésie est, comme vous, bien couchée dans des livres, tel un chien de paille.

Vous êtes la défaite même du mot liberté.
Heidegger vous donnera raison, Baudrillard vous donnera raison :
le monde est à son déclin, il court à la catastrophe.
Réfugiez-vous dans l’Hypérion d’Hölderlin.
Tout est injuste, faux, fictif, hormis la poésie qui dort à vos côtés.
Nihilisme passif, aurait dit Nietzsche à votre endroit.

Heidegger, Baudrillard et la majorité de nos écrivains actuellement vous donneront raison et traiteront de naïfs les deux ou trois hommes qui voudront lutter pour le bonheur.
Vous êtes la défaite même du mot liberté.

Les compagnons de la marguerite n’est pas une comédie, mais un manifeste.   




jeudi 21 juin 2012

Manuel de communication-guerilla




FALSIFICATIONS ET TRUQUAGES


Les adeptes de la communication-guérilla sont des faussaires en puissance. Une falsification réussie se reconnaît au fait qu’elle conjugue imitation, invention et exagération. Elle contrefait à la perfection la voix du pouvoir, pour frapper en son nom et sous son autorité. Bien entendu, le faussaire n’a pas pour but de produire un effet matériel immédiat ou de se procurer un avantage quelconque. Ce qui l’anime, c’est l’intention de déclencher un processus au terme duquel – grâce notamment à la révélation préméditée de son bidouillage – le modèle qui a inspiré le fake se trouve lui-même remis en question. La falsification déploie ses prodigieux ressorts au cours d’un enchaînement de démentis réels ou fictifs, complétés au besoin par des faux supplémentaires. Le faussaire se meut souvent à la limite de la légalité, voire carrément au-delà. Même si la loi n’est pas toujours limpide en la matière (sauf avec les faux-monnayeurs, traités à l’égal des terroristes ou des assassins), les auteurs de fakes se retrouvent fréquemment traînés devant les tribunaux.

Nous ne fournirons pas ici la marche à suivre pour l’utilisation d’un scanner, l’imitation d’un tampon, le téléchargement de fichiers ou le bon usage du logiciel Desktop-Publishing. L’information dans ce domaine est largement disponible, surtout pour un apprenti faussaire à l’esprit vif. Sans compter que la course effrénée aux innovations technologiques rend rapidement caduc tout mode d’emploi imprimé sur papier. Nous nous bornerons par conséquent à préciser l’impact qu’un faux document peut produire et les objectifs qui devraient guider ses auteurs.





Autonome a.f.r.i.k.a-gruppe
Luther Blissett/Sonja Brünzels

éditions La Découverte, Label Zones, Paris : 2011



mercredi 13 juin 2012

Runbook...




Evasion réussie !


Une photo extraite de mon manuscrit, Bildungsroman... ou roman de (dé-)formation, à voir sur Runbook, art book in progress, aux mois de mars, avril et mai 2012.


dimanche 6 mai 2012

Ni vivant ni mort, de Faraj Bayrakdar


Ni vivant ni mort, Faraj Bayrakdar
éditions al dante, Marseille



En guise d'avant-propos à Ni vivant ni mort sorti dernièrement aux éditions Al dante, le lecteur pourra lire ces mots de la main du poète syrien Faraj Bayrakdar : "Initialement écrit sur du papier à cigarette, ce recueil de poèmes a été publié cinq ans après sa sortie clandestine des geôles syriennes..." 

En novembre dernier, le poète marocain Abdellatif Laâbi, qui a traduit en français Ni vivant ni mort il y a plus de dix ans, affirmait à la Maison d'Europe et d'Orient à propos de Bayrakdar : "Cet homme est un miraculé." Miraculé : un homme ayant été arrêté pour son engagement politique en Syrie en 1987 et jeté en prison par le régime du président Hafez-el-Assad, puis les tortures, la chaise allemande deux années de suite, enfin des poèmes sortis clandestinement de Syrie à la fin des années 90 et arrivant à Paris "écrit sur du papier à cigarettes". De misérables feuillets, donc, des lambeaux de mots parvenus, on ne sait trop comment, sur le bureau du poète Abdellatif Laâbi qui a, lui aussi, connu la prison au Maroc. La libération de Bayrakdar des geôles syriennes en 2000 tient effectivement du miracle.

Bayrakdar, qui vit actuellement à Stockholm, était à Paris à la Maison d'Europe et d'Orient en novembre dernier. J'avais réussi à le faire venir grâce à la générosité de la comédienne Garance Clavel à qui j'avais fait lire Ni vivant ni mort, qui avait aimé le texte et voulait le lire lors d'une soirée qu'elle m'a proposé d'organiser avec elle. Qu'elle en soit remerciée ici, de même que le musicien Serge Teyssot-Gay qui a accompagné Bayrakdar à la guitare. Dommage, vraiment, qu'il n'y ait pas eu d'enregistrement de l’évènement ; rares, en effet, sont les comédiens et les musiciens, même de grand talent, capables d'accompagner un poète - et, qui plus est, un poète arabe.

En 1977, à l'âge de 28 ans, Faraj Bayrakdar est rédacteur en chef d’une revue littéraire qui travaille à promouvoir les oeuvres de jeunes écrivains syriens. En tant que responsable de la revue, il est arrêté deux fois par la police. En 1979, il publie son premier recueil de poèmes, Tu n'es pas seul, l'année suivante, publication d'un autre volume qui rend hommage à un poète iranien prisonnier sous le régime du Shah. Un an plus tard, son troisième volume, Nouvelle Danse dans la Cours du Cœur, paraît.  Durant cette période, Bayrakdar est membre du parti Baas, puis il adhère à un parti d'opposition, Action Communiste.                   
Cet engagement provoque son arrestation en 1987. Bayrakdar restera en prison treize ans durant

Bayrakdar est d'abord détenu en prison sans procès jusqu'en 1993 où il est condamné par la cour suprême syrienne à 15 ans d'emprisonnement pour "appartenance à une organisation politique illégale". Au cours de son procès, il affirmera : 
« Je déclare, en tant qu’être humain, qu'un poète est un politicien, que la liberté est la valeur suprême dans la philosophie de l'histoire humaine et que je suis contre toute personne qui s'y oppose, même s’il est de mon parti.
Messieurs, ces paroles que vous êtes en train d'entendre ou de lire ne sont pas une déclaration pour la presse, préparée ou répétée non plus. Ce sont les blessures de mon âme et de celles des centaines d’hommes honnêtes que sont les prisonniers politiques. Ce sont mes sanglots et mes lamentations, couchants dans ces berceaux des souvenirs du passé et des rêves du futur.
Vous n'avez pas vu les lumières brillantes dans les yeux des mères qui rendent visite à leurs fils emprisonnés depuis plus de cinq ans. Vous ne pouvez pas comprendre les larmes des mères quand elles rendent visite à leurs fils après dix ans d'emprisonnement... Ces mots sont ceux du chagrin et maudit soit  celui qui doit le supporter.
Nous n'écrivons pas avec l'encre, mais avec le sang, celui qui fut versé par les lois de la dictature.
Je remercie ma mère, parce qu'elle m'a appris que la liberté à l'intérieur de nous est plus profonde que les prisons qui nous entourent. C'est la raison pour laquelle la liberté vaincra et que les murs des prisons tomberont. »
La même année, l'écrivain François Dominique apprend l'existence du poète Faraj Bayrakdar et oeuvre avec le Comité International Contre la Répression (C.I.C.R.)  pour sa libération. Une campagne internationale est lancée par le C.I.C.R., qui rassemblera des écrivains, des artistes, des démocrates et des syndicalistes de tous les continents. Cette campagne durera sept ans jusqu'en 2000, année de la libération de Bayrakdar.  En 1998, les éditions al dante publient Ni vivant ni mort une première fois, alors que l'ambassade syrienne à Paris affirme que "Bayrakdar n'existe pas". Blanchot écrit alors dans la Quinzaine littéraire :  "L'intolérable répression policière voudrait qu'un nom ne soit pas prononcé, que le poète Faraj Bayrakdar incarcéré pour ses opinions depuis 1987, demeure interdit de parole, pour que nous ne puissions pas l'entendre. Nous voulons l'entendre." 

En 1999, publication par le C.I.C.R. d'un hommage collectif rendu au poète Bayrakdar par Blanchot, Yves Bonnefoy, Michel Deguy, Mahmoud Darwish, Jacques Dupin, Abdellatif Laâbi, Bernard Noël... Le poète libano-syrien Adonis refusera quant à lui de signer une pétition demandant la libération de Bayrakdar en expliquant que la poésie de son compatriote est d'ordre mineur...  -- C'est dire !... Refuser d'être solidaire d'un homme sous prétexte qu'il n'est pas un "grand" poète. Avoir, en somme  -- oui, suivons le poète Adonis sur cette pente... digressons carrément ! Depuis l'année 1999, de l'eau a coulé sous les ponts, semble-t-il... -- Avoir, en somme, une échelle de valeur qui déterminerait ce qu'il en est d'une quelconque "grandeur" poétique (comme certains discours dans notre pays parlent encore en 2012 de la "grandeur de la France"), mais ici d'une grandeur qui influerait aussi sur la vie ou la mort d'un homme. -- Le lecteur pourra juger par lui-même, en lisant Ni vivant ni mort, du talent poétique de Bayrakdar par delà des questions de poésie, de poésie comme de basse politique, de ces questions qui (touchons du bois) n'ont plus cours en France depuis, disons, depuis la révolte poétique d'un Tristan Tzara et du courant dada... depuis, surtout, la fin du contrôle par le PCF de ce que les écrivains français publient. A ce sujet, je ne résiste pas à citer ici les propos du poète Armand Robin qui demandait à la Libération d'être inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains dirigée par Aragon : "Je vous écris cette lettre pour vous dire que j'exige de rester sur cette liste noire ; même si vous désiriez en retirer tous les noms, j'exige d'y rester, seul, je prendrai toutes mesures pour que cet honneur, que vous m'avez inconsciemment fait, reste un acquis pour tout le reste de ma vie." Si Adonis, un jour, écrit une liste noire des poètes mineurs ou des petits poètes à envoyer aux oubliettes de l'Histoire, qu'il inscrive mon nom dessus avec celui de Bayrakdar. 


Voilà pour l'histoire de la libération de Bayrakdar des prisons syriennes.    

Ce qui me réjouit maintenant, dans la nouvelle publication de Ni vivant ni mort aux éditions Al dante, c'est de voir, dans le catalogue Al dante, les textes de prison d'un poète syrien a priori lyrique et écrivant une poésie carrément gnomique à côté de noms de poètes contemporains pour la plupart français et habitués des textes formalistes n'ayant résolument rien ou pas grand chose à voir avec la mystique. Cela m'amuse, parce que je n'ai jamais vraiment compris cette querelle entre formalistes et lyriques, sacrés et profanes (je dois être ici complètement à côté de la plaque) ; cela me fait penser à ce poème de Rimbaud, Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs... de fleurs (rhétoriques) et de courants, de formes littéraires et de chapelles. Or, s'il y a des différences de mondes, ou de paradigmes, dans le domaine poétique français (pour faire très court : les formalistes et les lyriques (1)), les différences culturelles et poétiques entre le domaine poétique arabe et le nôtre devraient nous sembler, en proportion, incommensurables. Et cela, non pas pour des raisons de paradigme poétique, mais essentiellement pour des raisons de diffusion et de traduction. A ce propos, il y a quelques mois, le poète Saïd Nourine, qui a revu et coordonné la présente édition de               Ni vivant ni mort et traduit un ou deux textes qui n'avaient pas trouvé leur place en 1998 dans le recueil, Saïd Nourine me disait que, chaque année, 500 à  600 textes d'auteurs occidentaux, tous domaines confondus, étaient traduits en arabe, contre 5000 à 6000 auteurs, rien que pour le France. 500 à 600 textes d'auteurs occidentaux pour tout le monde arabe ! La première publication du Coup de dés de Mallarmé en arabe date de 2007, soit cent dix ans après sa première publication dans la revue Cosmopolis, et elle est due au poète marocain Mohamed Bennis. Il n'y a pas ou très peu de réseaux de diffusion culturelle entre le Nord et le Sud ; il y a surtout une fracture humaine et culturelle, un manque saisissant de dialogue interculturel du Nord vers le monde arabe. 

Aujourd'hui, Faraj Bayrakdar est en exil à Stockholm et il se bat comme journaliste et comme poète contre les atrocités commises par le le gouvernement de Bachar El-Assad. En juillet 2011, je demandais à Laurent Cauwet, le responsable des éditions al dante, de publier à nouveau Ni vivant ni mort (ce dont j'aimerais le remercier encore une fois ici), et cela, non seulement par solidarité avec le combat du peuple syrien contre l'oppression terrible qu'il subit actuellement, mais aussi, dans mon cas, par conviction révolutionnaire. Et cette conviction, comme l'écrivait justement, dès 1955, Dionys Mascolo dans un court essai politique, Sur le sens et l'usage du mot "gauche", cette conviction qu'une action révolutionnaire est possible à l'échelle internationale n'a rien à voir avec le fait d'être de gauche ni de droite : 
" Que reprochent les hommes de gauche aux révolutionnaires, au fond ? se demandait Mascolo. De n'être pas de gauche, sans doute, mais ils entendent par là : de ne pas être vraiment révolutionnaire. Et que reprochent les révolutionnaires aux hommes de gauche ? De n'être pas révolutionnaires, oui, mais surtout de n'être pas vraiment de gauche. Or il est vrai qu'être de gauche n'a pas grand sens pour le révolutionnaire : lui, par exemple, ne se sent pas de gauche." 
Pourquoi ? Pourquoi Mascolo énonçait-il en 1955 une vérité qui nous semble être, encore aujourd'hui, d'avantage qu'un paradoxe, une contradiction dans les termes ? Parce que le révolutionnaire veut la révolution, et que, pour l'obtenir, il sait qu'il devra traiter avec des hommes de gauche comme avec des hommes de droite ; il lui faudra frayer. Un révolutionnaire sait surtout aujourd'hui qu'il n'y a pas plus, actuellement, de révolution arabe qu'il n'y a eu, sous Staline, de "socialisme dans un seul pays". Un courant révolutionnaire est international et il n'est pas une simple "phase de transition", contrairement à ce que ne cessent de nous rabâcher les médias depuis plus d'un an. La situation révolutionnaire se trouve aujourd'hui dans le Wisconsin, en Tunisie, en Egypte, en Grèce, en Islande, en Syrie, en Espagne, en somme partout où les hommes se battent pour survivre, et cela non pas depuis Marx, mais depuis que les peuples cherchent à dégager une solution leur permettant simplement de vivre

En Afrique, les peuples qui se battent actuellement pour arracher le pouvoir et devenir autonomes, sont confrontés à deux dangers : non seulement ils doivent lutter contre les Etats qui les oppriment, mais il doivent aussi lutter contre l'ingérence impérialiste dont le peuple libyen a fait les frais il y a quelques mois. La Libye est aujourd'hui un pays disloqué, soumis aux milices religieuses et tribales ; elle est un pays, en somme, plus mal en point encore que sous Kadhafi . 
Les peuples d'Afrique entrés en lutte pour obtenir leur autonomie se retrouvent donc à devoir combattre entre un ennemi intérieur, mais aussi un ennemi extérieur ; ils se retrouvent donc à naviguer entre Charybde et Scylla. 

En Syrie, Charybde : les violences militaires, les cruautés perpétrées par le gouvernement de Bachar el-Assad ; mais aussi Scylla : l'ingérence dite "humanitaire", c'est à dire le Conseil National Syrien dont les principaux chefs sont liés aux Frères musulmans, à l'Arabie saoudite et au Qatar (voir, à ce sujet, l'article du 1° avril 2012 sur Globalnet "Turquie, les amis de la Syrie reconnaissent le Conseil national syrien" et le comparer à l'article sur le site de TF1 du 24 août 2011, "Conférence des amis de la Lybie, le premier septembre à  Paris", pour se faire une idée de ce qu'est l'"ingérence humanitaire"...). L'on ne rêve pas alors d'un Ulysse suffisamment adroit pour faire éviter au navire syrien les deux monstres marins, Charybde et Scylla, on veut une solution, afin que le peuple syrien en sorte libre et indépendant. Il ne s'agit pas pour ce peuple d'une utopie, ni même d'une "utopie concrète", pour reprendre ce terme au philosophe allemand Ernst Bloch, il s'agit pour lui de survivre concrètement. On sait que le dénouement de la crise syrienne et l'établissement d'un Etat réellement démocratique dans ce pays serait un point d’achoppement, une réponse à la crise que traverse l'Europe et le monde. 


En novembre 2011, nous parlions, Bayrakdar et moi-même, dans un café à Paris, de la situation résolument critique que traverse l'Europe. So far away so close, si loin si proche : la crise du système financier mondial ne nous a jamais rendus plus proches de la lutte du peuple syrien pour une république démocratique que maintenant, leur problème est bien notre problème. Puis, Bayrakdar et moi,  nous avons cherché ce qui pouvait rassembler l'Europe et le monde arabe, alors nous avons évoqué le soufisme, Al-Andalus et la philosophie d'Ibn'Arabi. Je lui ai alors parlé de Rituel des renversements, ces poèmes soufis de Serge Pey écrits pour le danseur Michel Raji et qui ont été publiés il y a quelques mois aux éditions La part commune... Oui, peut-être aussi cela, inventer de nouveaux dikhr, comme Serge Pey, trouver des liens, des ponts reliant les deux rives de la Méditerranée... La recherche d'une part commune entre le monde arabe et le nôtre.


Faraj Bayrakdar
Al Dante, Marseille : 2012






(1) Un auteur français devrait choisir entre tel ou tel rayon des librairies, telle ligne éditoriale et telle revue littéraire, plutôt que de se laisser aller à l'invention. Ecrire un texte serait en somme une question de dispositio plutôt que d'inventio, bref une sorte d'ethnométhode et de recettes pour être inséré à un champ du domaine poétique (On s'inclut dans un groupe en prenant les poses, le style et le ton de ce groupe), alors qu'il s'agit plutôt de voler, de piller, non seulement nos contemporains, mais aussi tous les auteurs et toutes les formes poétiques, depuis les prières que les premiers hommes ont écrites pour qu'il pleuve jusqu'à Gertrude Stein, Gherasim Luca, Michel Deguy ou Nathalie Quintane, par exemple. Voir à ce sujet les polémiques critiques faites par Michel Deguy appelant à une poésie d'inspiration baudelairienne contre la performance en poésie, celles de Roubaud dans le Monde diplomatique d'il y a deux ans et la réponse du poète Jean-Pierre Bobillot à Roubaud sur le site de poésie contemporaine Sitaudis