dimanche 6 avril 2014

Paule Lanternier







Texte sur le travail de la photographe Paule Lanternier.




    Paule Lanternier travaille souvent à partir d’images photographiques d’inconnus ; elle chine, sélectionne, prélève des photographies d’anonymes sur une période allant de 1900 à nos jours. Une photographie stockée sur quatre est recadrée et agrandie par l’artiste, puis tirée noir et blanc en sel argentique. Les photos d’anonymes sont ainsi élevées au rang d’objet d’art, elles invitent le regardeur à revenir sur sa propre conception de ce qu’est l’art de la photographie et de ce qu’il n’est pas. 

    On pense ainsi à Photo trouvée, le livre de l’historien de la photographie Michel Frizot et Cédric de Veigy. Dans ce livre, Frizot et de Veigy ont sélectionné plusieurs centaines de photographies d’inconnus et révéler l’intérêt esthétique qu’elles recèlent. L’impression laissée par de tels clichés est remarquable, parce qu’ils s’attachent à la poésie du quotidien et à ce détail photographique qui fera sens à travers le miroitement des images feuilletées. À la différence du travail de Frizot et de Veigy, Lanternier réinterprète les photographies anonymes en les recadrant systématiquement, ce qui guide l’œil du spectateur, lui suggère de voir ces photos pour elles-mêmes. En janvier 2011, pour l’exposition Parallaxes à la galerie Nü Koza de Dijon, l’intention, qu’avait Lanternier, de dégager le regardeur de l’a priori qui le retient face à des photos provenant d’albums de famille était davantage manifeste, puisque l’artiste allait jusqu’à couper le visage des inconnus, des photos qu’elle avait sélectionnées.  La parallaxe est, en psychologie, une modification de la subjectivité, une différence de perception d’une même réalité. En coupant, sur des photos, le visage d’inconnus à la hauteur du corps, Lanternier permettait au regardeur de s’attacher à une présence dégagée d’une physionomie propre et d’un récit de vie particulier. Il y a là, dévoilé, mis à nu par l’artiste, un paradoxe évident : comment une présence peut-elle être ainsi plus manifeste et plus prégnante, alors même que la figure n’est plus visible ? En latin, « Persona » signifie le masque de théâtre, de ce mot, les termes de personne et de personnage sont dérivés ; étymologiquement, notre personnalité nous viendrait peut-être alors de la comédie humaine, elle en serait une émanation. Lanternier, pour son exposition Parallaxe, interrogeait le regardeur : comment la présence d’inconnus peut-elle nous parler encore, tandis que le visage a été ôté ? Comment, étêté, un homme peut-il dévoiler son intimité davantage et peut-être mieux que s’il était là, à visage découvert, au milieu de nous ?

    Dans le travail sur la photographie de Paule Lanternier, quelque chose, que l’écrivain Susan Sontag avait déjà saisiedans les années 70, est déclinée à nouveau. Dans un texte « Objets mélancoliques », Sontag écrivait à propos de l’usage que l’on fait de la photo : « Fondamentalement, l’appareil photo fait de chacun un touriste du réel d’autrui et finalement du sien. » Susan Sontag affirmait cela à propos du photographe Jacques-Henri Lartigue qui fut le premier artiste de la photo à ne prendre pour modèles que ses proches et sa famille. Selon Sontag, le cliché photographique est, en lui-même, surréel, parce qu’il met chacun d’entre nous, artiste ou pas, face à sa propre part d’étrangeté ; devant son portrait photographique ou devant la photo d’un inconnu, une même étrange familiarité nous saisit parfois, une distance prise sur le temps qui passe et notre propre rang social. Il y a cette distance aussi dans le travail de Paule Lanternier ; recentrées, recadrées, ses photographies invitent à une relecture de l’histoire de la photo et de l’usage privé que l’on en fait au quotidien. L’artiste reprend, dans son travail, l’affirmation de Michel Frizot selon laquelle il y a véritablement, derrière le conformisme des poses que l’on tient lors des anniversaires, des séjours en vacances ou un mariage, une histoire et une esthétique de la photo de famille. Derrière le rituel de la photo prise du nouveau-né dans les bras de sa mère, un père, qu’il en soit ou non conscient, écrit sa biographie ; il cite, répète, pour lui-même et pour ses proches, une façon de cadrer un nourrisson à sa naissance... Le lendemain, ce même père, se promenant à Saint-Ouen, pourrait regarder de vieilles photographies sur la table d’un brocanteur ou d’un bouquiniste. Effrayé, il trouverait alors une vieille photo jaunie et racornie. Sur celle-ci, il découvrirait sa propre femme tenant son dernier né, telle qu’il l’a prise la veille ; il découvrirait que sa femme est toutes les femmes, quand elles mettent au monde.




   

lundi 24 mars 2014

"L'homme approximatif"



François Dominique, Bruno Lemoine
&
Paul Lapaiche… Jean-Pierre Le Goff… Cécile Mainardi… David Burty… Saïd Nourine… Éric Cassar… Aurélie Gérardin… Christophe Esnault… Jean-Luc Bourdon… Céline Faure… John Gelder… Bruno Lemoine… Noëlle Audejean… Andreas Gyöngyösi…

« L’homme approximatif »



Livre & film DVD
Editions Al Dante
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« L’homme approximatif »
Bon de souscription : 10 euros.
Livre in 8° de 118 pages, avec photo de Bernard Plossu. Documents en quadrichromie proposés par les auteurs. DVD réalisé par Isabelle Filleul de Brohy, inséré dans l'ouvrage.

NOM : ___________________         Prénom ___________________________

Société/Institution : _____________________________

Adresse : _______________________________________________________

_______________________________________________________________

Souscription pour ___________________ livre(s)-DVD
Envoi d’un chèque de _______________________ euros

Envoi à Association L’homme approximatif, Chez Monsieur Bruno Lemoine, au 2, impasse Tabourot-des-Accords, 21000 Dijon. Mail : h.approximatif@live.fr. Tél. 06 13 17 06 93

mardi 28 janvier 2014

Pourquoi Tom Cruise - Récit Prompteur - Livre 1





Pourquoi Tom Cruise, un « récit prompteur » avec, par ordre d'apparition : Katee Holmes, Marija Serifovic, Katie Holmes, Tom Cruise, Shy Love, Saddam Hussein, Allah, Mohammed, Nico, le coach sportif, Cho Seung-Hui, David Miscavige, Victoria Beckham, Jésus-Christ, David Hans Schmidt, George Clooney, Eva Longoria, Jim Carrey, Demi Moore, Ashton Kutcher, Ron Howard, Brooke Shields, Steven Spielberg, Wesley Snipes, Quincy Jones, Bruce Willis…

« Le récit prompteur POURQUOI TOM CRUISE est une ligne, un flux qui s'inspire, pour la forme, du mode de défilement en continu des titres et dépêches d'agences de presse, sur les écrans des chaînes d'information. Constitué, pour l'essentiel, d'éléments provenant des fils d'actualité du web – haut lieu de la fiction –, il est écrit sur un mode narratif.  
Figure du récit – et non sujet –, Tom Cruise y incarne l'hypermoi paranoïaque, décomplexé, terrorisé, organisé, hygiéniste, jeune et durable des temps hypermodernes. Un hypercruise, pour un hypersonnage, marque absolue d'une “modernité élevée à la puissance superlative”, mais aussi masque derrière lequel j'écris mon propre chant. »
Pierre Denan 


« [Parmi] les écrits par des artistes qui croisent ou déplacent les usages littéraires (...), la machine de récit suffocante et par là saisissante de Pierre Denan fait de la logorrhée médiatique prélevée sur Internet un redoutable roman vrai du temps présent. »

Christophe Domino, Le Journal des Arts n° 336, « Ecritures d'artistes », 2010


Fondateur des éditions M19 (19 mai), Pierre Denan est artiste, écrivain, directeur des revues MAP, 20/27, AH AH AH, Grams of art et de la collection de livres d'artistes I.S. Inventaire Supplémentaire.




vendredi 1 novembre 2013

La main du diable

À Arnaud Labelle-Rojoux

                                                                                                                            

 

 

Pessoa, seul, faisant œuvre, au début de la pièce :

le poète portugais rentre dans sa malle à manuscrit, à sa mort,

pour devenir un Grand Homme

̶  monastère Jerónimos, Lisbonne, aux côtés de Camoes   --

des boules faites au dîner avec de la mie de pain : rituel.

 

 

« L’homme est protéiforme, déclarait Pessoa,

mais ses hétéronymes doivent rester sur le papier,

son corps, tête et épaules rentrées, nichant son Grand Œuvre,

avalé par la bouche d’un four alchimiste : livre muet ;

que rien ne vienne déranger le sommeil des vivants,

rien, sinon, tout au plus,    un texte. »

 

Puis entre en scène le poète Genesis P. Orridge

qui éclate de rire :

« Je est un autre, toujours, déclare Genesis,

mais l’alchimie du verbe ne se suffit pas d'un texte,

elle doit transformer nos vies. »

Musique industrielle et guerres médiatiques

au service d'avatars multiples,

métamorphoses multiples,

sexes & vits ou vies multiples,

régression de la sexualité

à une enfance du désir,

dispersion, anarchie des zones érogènes,

introjectant, rétrojectant

hommes, femmes & alter ;

ou le jeune Alcibiade donnant la main à Socrate 

à la bataille de Délium,

et, caméléon, passant d’une peau à l’autre,

d’Athènes à Sparte.

 

La main du diable, alors,

rapprochant son tesson de poterie

du tesson d’un contractant :

 

 

 

 

Pacte conclu !

 

   

À l’instant, des corps morcelés surgissent :

celui, ouvert et mutilé, du Dalhia noir, quémande, lascive,

un pénis, 

tandis que la tête décapitée d’Holopherne chante sa victoire sur les Hébreux.

 

Sortant d’une crypte, le fils de Georges Hodel s’écrie :

« Mon père est le meurtrier du Dahlia noir ! »

et Duchamp referme la porte sur Etant donné, sa dernière oeuvre :

« Dossier bouclé ! »

 

-- Puis, la Fin des fins des Temps ! 

Hommes objets & femmes objets

dans les nues,

sexes & corps glorieux

nimbés d’une lumière dantesque 

nichant dans une case au septième ciel

autour de Yahvé,

comme effeuileurs & effeuilleuses

sur Freecam 

pour un prisonnier et un demeuré :

 

̶  De fino ultimo !

-- Trompettes !

 


Rideau !



A propos de l'installation La main du diable d'Arnaud Labelle-Rojoux, en ce moment au Centre Georges Pompidou, dans le cadre de l'exposition Le surréalisme et l'objet.

lundi 28 octobre 2013

Romance du crime (1887-2010)



Vidéo-création (Bruno Lemoine), musique (Mickaël Sévrain)

En 1887 le docteur et criminaliste italien Cesare Lombroso publiait les Palimpsestes des prisons.

L'ouvrage se composait d'écrits de prisonniers italiens : des graffitis relevés sur les murs
des cellules, sur des cruches, des tatouages, des billets... Les textes sont violents, bruts, acerbes,
rageurs, souvent désespérés.

Cesare Lombroso a, comme Genet, écrit le roman du crime, mais ce "romancier" employant la vie des prisonniers a instrumentalisé ses sources en vue d'étayer ses thèses en criminologie : soit "L'Uomo delinquente", l'homme né criminel, l'"âme" ou le "gène" du criminel. Face au milieu carcéral et aux voleurs et criminels décrits par Genet dans ses textes, il y a le monde carcéral et les criminels que Lombroso "auscultait", épiait, espionnait. Face à la postérité internationale de l'oeuvre de Jean Genet, il y a la postérité internationale du criminologue Lombroso... L'histoire se poursuit aujourd'hui, la romance du crime se poursuivra demain...

(Les palimpsestes des prisons de Cesare Lombroso ont été publiés par les éditions Allia à Paris en
2002, sous le titre Vivent les voleurs)

Romance du crime a été présentée en mai et juin 2010 aux Abattoirs - rue de Lyon - à Avallon (Yonne), dans le cadre de l'année Jean Genet.

mercredi 11 septembre 2013


J’étais sur une terrasse en été,

en train de corriger la présentation de l’homme-objet.

La pluie arrive alors,

je me recule, change de table pour ne pas

mouiller les feuilles du manuscrit,

et me retrouve à discuter avec une jeune femme

que mes élucubrations amusent.

 

K. habite Vienne, est scénographe et marionnettiste ;

je lui parle alors d’un spectacle de marionnettes,

que j’ai écrit il y a quelques années,

pour l’homme-table,

l’homme-chaise,

l’homme-micro

ou garage à vélos ;

je lui parle d’un castelet et de marionnettes,

construits par l’homme-objet,

que dix enfants de Vitry ont vus.

-- Némésis tire les fils de nos destins, peut-être,

une Parque les coupe,

ou bien nos désirs édifient pour nous un temps nouveau,

chaque heure.

 

Nous nous aimons ensuite et,

sur l’oreiller d’une chambre d’hôtel lugubre,

ma marionnettiste m’avoue qu’elle a un œil de verre,

Perle tombée dans la nuit

et sur laquelle l’Océan primordial se dénoue.

Puis nous nous quittons au matin,

et la profondeur de nos chairs se délite,

comme l’onde des flots portée par les mers.  

samedi 7 septembre 2013


…

Peur, alors, des esprits et des microbes,
reprenant chaque jour son ménage
en quête de la moindre poussière.
Les démons sont partout, dans le plus petit recoin,
et Mère vit éloignée des lieux
où résident les dernières tribus primitives :
aucun sorcier ni medicine man
à l’écoute de son chant.
Aucun exorcisme, aucune empathie,
aucune mystique dans nos climats
pour un tel mal mystique.
Ni exorcisme ni adorcisme.

Tout se termine enfin en Notre Père,
ou dans le confessionnal d’un curé, 
tout finit, tout se résorbe en absolution
de la main d’un prêtre,
pour que, seule,
    seule,
    seule,
elle marmonne son rosaire,
la face contre un mur de sa chambre.

(Jeune soldat de dieu priant sur terre pour vos âmes :
une chance sur soixante-dix sept fois sept fois
pour qu’elle ait raison,
une probabilité, dirait Borges,
ou une théorie, comme le fait de pouvoir être téléporté,
telle une mouche ou une information,
pour le cybernéticien Wiener.)

Le décompte des jours et des heures
comme Pénélope :
son Ulysse est un scapulaire,
un morceau de tissu collé sur sa poitrine
et sur lequel on distingue
un Christ dont la croix
saigne rouge vif.
Un moucheron écrasé dans ma main
me ferait le même effet.