dimanche 1 mars 2020

LA COMMUNE RINGOLEVIO - 4 -



Suite de mon essai sur l'autobiographie de l'artiste américain Emmett Grogan, ou de la façon de transformer le monde en un jeu de chasse à l'homme. Voici donc la troisième règle du jeu du ringolevio : VOLER LES HOMMES, VOLER LES MOTS.

*


- Règle du Ringolevio n°3 : Voler les hommes, voler les mots


    Parce qu’Emmett Grogan est un faiseur d’histoires, un bonimenteur, et sa vie entière est cousue d’histoires vraies et fausses toutes droites sorties de son chapeau : Emmett Grogan est un voleur de mots. Il le dit lui-même : « Je suis un voleur. » ; d’ailleurs, toute la deuxième partie de Ringolevio, le livre, est sur sa vie de voleur. Pour lui, le vol est une profession honnête et digne. « Puisque le camp ennemi s’arroge le droit de nous voler, nous pouvons en faire de même : nécessité fait loi ! », clame-t-il. Donc, les hommes se volent, mais les mots aussi. Puisque les mots représentent la parole d’un homme, sa loyauté, la loyauté se vole, comme les biens. En un certain sens, la vie de Grogan n’est pas plus sûre que celle d’Homère. Autrement dit, le contrat, qui lie l’écrivain d’un récit de sa propre vie à son lecteur, est rompu – ce qui, remarquons-le, nous fait sortir du cadre étroit qui est celui du « pacte autobiographique » (Philippe Lejeune) à l’origine, en France, du genre littéraire de l’autobiographie, depuis Les Essais de Montaigne et Les Confessions de Rousseau. D’ailleurs, Emmett ne dit jamais « je » dans son autobiographie, mais « il » : « je » est le sujet qui considère qu’il y a une unité, même imparfaite, même idéale, entre ce qu’il est, ce qu’il a été, et le monde ; « il » est celui qui conçoit son corps comme une arme lui permettant d’évoluer en milieu hostile. Et le monde de Ringolevio est hostile, puisque les hommes, qui l’arpentent, se chassent.

    Vous avez devant vous Ringolevio le livre, soit une accumulation de mots sortis d’un chapeau et destinés à mystifier, à créer la statue d’un enfant de Brooklyn, un arrière petit-fils d’Irlandais (ce qui nous amènera bientôt aux pérégrinations de notre héros/héraut à Dublin). Or, cela ne se fait pas de voler, de mentir, toute forme de société est fondée sur la loyauté, seule façon de conclure un accord entre ses membres, mais aussi, depuis, disons, ladite « révolution » du néolithique entre 10 000 et 2500 avant J.C., le droit à la propriété est « garanti », tout au moins dans ses formes. C’est même devenu, à notre époque, un droit sacro-saint, inaliénable : on ne peut pas remettre en cause la propriété privée. Ni la sienne, ni celle des autres. Tout homme s’appartient donc en propre et ce qu’il en est de ses affaires personnelles est à lui et à personne d’autre. Or, comme on le constate chaque jour dans les journaux, la propriété est une fiction, parce que, même en tant que droit, elle n’est pas garantie à valeur égale pour tous ses membres. C’est aussi un mythe philosophique qui dure et perdure depuis ce qu’on appelle le miracle grec. En effet, durant la démocratie athénienne, seuls étaient considérés comme citoyens libres, seuls avaient le droit de dire « je » des Grecs ayant au moins une maison et qui n’étaient pas esclaves (ce qui faisait passer la part d’homme, dans chaque maison athénienne, à un pour cinq). Le philosophe cynique Diogène, en son temps, s’était moqué, à Athènes, de telles prérogatives, en vivant dans une jarre ou en devenant l’esclave-précepteur des enfants d’un riche commerçant, mais rien n’y fit : seules passèrent à la postérité, jusqu’à nous, les inepties d’un Platon et d’un Aristote pour qui n’avait droit de cité qu’un Grec de souche ayant, au moins, une maison et possédant quatre ou cinq esclaves[1]. L’origine de la démocratie, la commune athénienne, le « berceau » de notre civilisation, c’est cela : une maison et quatre esclaves minimum sur un territoire, ses comptoirs et ses colonies. Tout ce qui n’est pas grec est un métèque, un barbare ou un esclave, et, dans le dernier cas, peut servir de mule ou de cheval de trait.
  
    Or une telle fiction philosophique pose un problème politique et anthropologique majeur. En effet, s’il est évident que notre humanité est partagée par une nature commune qui fait qu’un homme a une tête, deux yeux, une bouche, un corps et deux jambes, tout ou partie des cultures humaines a cherché, depuis les temps immémoriaux, à prouver que l’individu, né aux confins de ses champs et vivant de chasses et de cueillettes (et a fortiori d’un glanage passant pour « rapine » pour ceux qui concevaient leur maison et leur champ comme leur appartenant), un tel homme n’en est pas un, ou il n’en est un qu’en partie. Aussi aberrant qu’il soit, un tel parti pris permettait aux sociétés premières de contrôler leurs naissances et d’éviter le mélange des couples et des familles, ainsi que le pillage ou la mise à l’encan de leurs cultures. C’est cette même fiction philosophique, datant de la fin de la Préhistoire, qui justifia l’esclavage aux yeux des citoyens grecs. Puisque les esclaves n’étaient pas des hommes, les citoyens d’Athènes pouvaient s’en servir comme bon le leur semblait. Et il fallut attendre l’avènement des sociétés modernes, après le XVIème siècle, pour qu’une telle situation entre les hommes et les peuples soit peu à peu reconnue comme étant proprement injuste.
    Avant même l’invention de l’écriture, une telle fiction philosophique et culturelle a permis aux groupes sociaux possédant les chefferies de se maintenir au pouvoir en conservant autour d’eux un nombre de citoyens dits « libres » acceptable, soit une « élite » qui n’a pas plus de droit d’être là où elle se trouve que vous, moi, Diogène de Sinope ou Emmett Grogan. La fiction de la « maison » comme moyen d’accès à l’humanité, une telle « machine anthropologique » comme pourrait la nommer Giorgio Agamben, avait pour fin de maintenir les citoyens dits libres sur les terres de leur peuple. Elle devint bientôt en Grèce une procédure administrative abstraite, aussi dénuée de sens, pour l’Athénien, que celui de devoir se justifier, chaque année, de prendre soin de sa femme. Elle permettait aussi, avec le temps, de faire que le numerus clausus des membres de l’aristocratie grecque demeure stable et ne change pas, d’une génération à l’autre.


*


    Boursier d’une école sur Park Avenue, on demanda à Kenny Wisdom, alias « Emmett Grogan », de cacher les tatouages qu’il s’était fait en prison, lorsqu’il jouait au basket : sur l’avant-bras gauche, une paire de dés affichant deux sept, et sur le biceps droit une panthère noire rampante. Il fallait désormais qu’il se fît passer pour un enfant issu de la bourgeoisie new-yorkaise, il devait s’en approprier les codes ainsi que l’apparence physique. Mais, peu à peu, à force de graviter au milieu des fils de bonne famille, le manque d’héroïne, ce goût amer qui reste dans la bouche du junkie plusieurs mois après sa désintoxication, se changea en manque d’argent. C’est alors qu’il décida de travailler la cambriole, en découvrant, au détour du New York Times, qu’il devait quotidiennement lire pour ses études, que les parents de ses camarades de classe étaient habitués des rubriques mondaines. L’occasion était inespérée pour Emmett : il allait pouvoir dépouiller les joueurs de l’équipe adverse à moindre frais : « Car, voyez-vous, Kenny n’avait pas la moindre envie de se lever à six heures du matin cinq jours sur sept, pour devancer l’heure de pointe, la ruée et la cohue des usagers qui s’entassaient dans les rames qu’il empruntait pour se rendre à l’école. Pas plus qu’il n’aimait s’attarder à l’étude jusqu’à sept heures du soir pour éviter, encore une fois, sur son trajet de retour, cette même foule de mannequins et d’automates affublés de cols à manger de la tarte. Il n’avait même pas envie d’aller à l’école – et encore moins de rentrer chez lui. Ses ambitions étaient autrement plus élevées. Kenny voulait se faire voleur et piller Park Avenue. »[2]

    Comme Kenny Wisdom était un bon joueur de basket et qu’il plaisait aux filles, il se fit inviter par ses camarades à des fêtes, ce qui lui permit d’avoir tout le temps nécessaire pour repérer les lieux et les coffres-forts des pères et mères de ses nouvelles petites amies. Il apprit aussi, par les pages people du New York Times, le moment où ceux-ci partaient au ski à Noël, ce qui le laissa libre, durant ses vacances, de voler leurs coffres, sans être le moins du monde surpris par des témoins gênants. Il changea aussi, à nouveau, d’identité afin de pouvoir déposer sur un compte bancaire le contenu de son butin. Tout fut étudié au millimètre près par l’apprenti-voleur, et au nez de ses parents qui s’imaginaient qu’il étudiait dur pour sa nouvelle école – le vol est, naturellement, un métier difficile qui nécessite de la dissimulation, de l’adresse et une bonne connaissance des lieux que l’on se propose de dévaliser. Il termina ainsi la fin des vacances de Noël 1959 avec neuf mille dollars et cinq écrins de bijoux dans une banque. En réfléchissant au motif de ses actes, il estima ceux-ci moraux, puisque, en ayant volé l’élite de Big Apple, il avait volé des voleurs.

    Il passa ensuite deux ou trois mois à jouer les bons fils de famille et les élèves modèles afin de ne pas éveiller les soupçons, puis il trouva, à Brooklyn, un joaillier pour écouler sa marchandise, sans passer par le traditionnel refourgueur ce qui ne fut pas du goût d’un certain « Syracuse Frankie » qui eut vent de l’affaire et s’adonnait à cette spécialité, dans le quartier où le joailler avait son magasin. Kenny Wisdom dut alors quitter rapidement New York afin de ne pas trouver sur sa route ledit Syracuse, et il embarqua pour l’Europe, où le joaillier de Brooklyn lui avait donné des contacts. Commencèrent alors, pour lui, cinq ou six années de vie aventureuse et bohème sur le vieux continent, cinq ou six années relevant en partie du genre du roman populaire américain, dans lequel notre picaro apprit à jouer le rôle de l’artiste du mouvement des Diggers Emmett Grogan. Sur le paquebot qui l’emmenait à Rotterdam, il s’inventa même une nouvelle identité, celle d’un étudiant en cinéma qui s’en va à Paris étudier la Nouvelle Vague, afin de séduire une jeune mannequin rencontrée sur le pont et sortir avec elle.  



[1] Voir à ce sujet Condition de l’homme moderne de Hanna Arendt, chapitre « Le domaine public et le domaine privé. » : Durant l’antiquité grecque, « Ce qui empêcha la polis de violer la vie privée de ses citoyens, ce qui lui fit tenir pour sacrées les limites de leurs champs, ce ne fut pas le respect de la propriété individuelle telle que nous l’entendons : c’est qu’à moins de posséder une maison, nul ne pouvait participer aux affaires du monde, n’y ayant pas de place à soi. » Condition de l’homme moderne, Hanna Arendt. Ed. Calmann-Lévy, coll. Agora. P. 67. Mais aussi le travail de Jean-Pierre Vernant sur l’anthropologie de la Grèce antique.
[2] Ringolevio. P. 126.

samedi 28 décembre 2019

BRIBES

Tavares STRACHAN - Biennale de Venise 2019




il aurait eu tout le temps du monde

aucun souci matériel

pas de problème de santé

                        son grand-œuvre,

            aurait-il pu y arriver,

                        comme l’incendie du

            château de Shuri dans l’archipel

            d’Okinawa,

                        ou le pavillon d’or pour

Mishima.

Il avait cherché à éviter la répétition,

quelque chose, au bas mot,

            d’absolument nouveau.

            Est-ce possible ? une image jamais

vue, un fait, un geste totalement

libres, complètement gratuits

            D’un point de vue physique, lui avait-on

expliqué, c’est pour le moins impossible, à moins d’un

retour aux origines de la matière, 

et, là encore, il y avait eu, avant lui,

nombre de précurseurs, alchimistes des

premiers instants

            aux quatre coins du monde,

            où figurait le nom du grand Faust.

                        En tout cas, il n’était pas le

            seul, avait-il pu comprendre

aussi, en matière de nouveauté, cela se posait

là, semblait-il.

            Mais une image ? une image

absolument neuve ?

            pourquoi serait-elle impossible ?

            à travers l’Histoire, rien n’est

impossible, avait-il admis.

            non, rien ne se répète vraiment.

            Comment l’homme de l’antiquité latine,

            ou bien, avant lui, un Perse,

ou un des premiers hommes ayant

dessiné un bouquetin à même

la roche, dans le désert du Sinaï

ou du Neguev

            non rien vraiment

            même si le ciel

            et même au ciel à

travers le firmament les étoiles

            ou même sous la roche

dans le fond inanimé et nu

de toutes matières

le sourire d’une enfant

ou la confiance qu’on acquiert

ou        les pleurs le fond les océans

les abysses où tout coule et fuit toujours

pourquoi avoir cherché une

image neuve immobile

            se disait-il maintenant

quelle idée l’avait pris

pourquoi telle idée fixe

            alors que         non    oui

                                    tout fuit

                                    s’étiole

                                    se délite

                                    inonde le fondement des bâtisses

                                               emporte les hommes et

leurs meubles par les fenêtres

chaque heure

comme la ville inondée

d’Ys ou Venise

la pensée elle-même est un flux

                        un flot

            où marquer sa position

                        qui change d’un homme ou d’un jour

                                                           comme gris de vase

                                                           ou crépuscule

                                                           comme tache l’huile

ou le reflet la lune dans l’eau

            et c’est cette angoisse

qui prend au vertige

            comme cet archer tremblant au sommet d’une montagne

sur une roche en équilibre instable

            et le temps lui-même est cet homme

se dérobant de sa position    
             
abaissant son archer

la peur lui fait manquer sa cible encor

            et lui retourne vers sa planche de salut          dépité

            mais le lendemain recommence toujours jusqu’à dompter le vide

                        et tirer sa flèche au cœur du soleil

                                    chaque fois la couleur du trait le motif

                                    de la courbure

                                    la vitesse

                                    le vent

                                    la lumière

                                    sont neufs

                                    regarde            et il sentit en lui

                                                           un poème infini

                                                           et il voulut ce

                                               poème infini

                                                           il se demanda aussi comment ce poème pouvait se poursuivre
 après lui

                                                           et le temps après lui reprit

                                               sa position en équilibre instable

                                               sur un rocher

                                                           au sommet d’une montagne

                                               et quand il tirait sur la corde de son arc

                                                           tout semblait s’arrêter             jamais

                                                                       toujours

                                               et le soleil au loin,

                                               se moquant,    ne se moquait de lui

                                                                       jamais le soleil

                                                                       chaque heure

                                                                       au loin :

                                                                       horizon perlé

                                                                       bleu ciel indigo

                                                                       pas un nuage

                                                                       et la course

                                                                       et la course

                                                                       vingt-quatre heures par minute

                                                                       trente-mille six-cent fois par seconde

                                                                       une éternité...



-- Regarde, lecteur, le cul posé sur ta chaise :                      on poursuit.



vendredi 15 novembre 2019

LA COMMUNE RINGOLEVIO - 3

Emmett GROGAN


    Voici, après plusieurs semaines de silence, la suite de mon essai sur l'artiste et anarchiste américain Emmett Grogan, à l'origine de communes libres et d'espaces autogérés à San Francisco en 1966. La Commune Ringolevio est un essai en cours de rédaction, dans lequel je propose une lecture libre de l'autobiographie d'Emmett Grogan, Ringolevio.

      Le Ringolevio est, en français, le jeu de la chasse à l'homme ; Emmett Grogan y jouait dans son enfance dans les rues de New York, et ce jeu, dans ce qu'il a de tactique et de stratégique, a fortement influencé sa conception de la vie et de l'action politique. Selon Emmett Grogan, le monde est un jeu de chasse à l'homme, qui fait s'affronter les puissants et les réprouvés. Emmett est, dans son autobiographie, le capitaine de l'équipe des réprouvés, et il donne des leçons de jeu afin que son équipe gagne la partie et puisse créer, en toute liberté, des communes libres, ou Free city, dans lesquelles l'argent n'a plus cours.

      La première règle du ringolevio, selon Emmett Grogan, est "Savoir se cacher et tenir son rôle". Je montrais, auparavant sur ce Blog, que, lorsqu'on fait partie de l'équipe des réprouvés, il faut savoir se dissimuler et se cacher pour survivre, puisque la seule chose qu'ambitionne l'équipe des puissants, son seul motif, est de vous mettre en prison. J'en viens donc, aujourd'hui, à la deuxième règle du ringolevio selon Emmett Grogan, qui est : "Ne pas avoir peur des prisons" 

      Pour comprendre ici la suite de ma lecture d'Emmett Grogan, il faut avoir à l'esprit que celui-ci a été héroïnomane à New York, et ce dès l'âge de treize ans.







*



- Règle du Ringolevio n°2 : ne pas avoir peur des prisons.

    Les prisons peuvent être de plusieurs sortes pour Emmett Grogan : c’est d’abord l’institution carcérale américaine, mais c’est aussi l’armée ou la famille, ou toute espèce d’institutions, qui empêche l’homme de vivre pleinement sa vie. Ainsi, pour lui, son propre père a été, son existence durant, un employé de banque subalterne sur Wall Street, obligé de fournir un travail ingrat pour que sa famille mange à sa faim. La notion de sacrifice était totalement étrangère à Emmett Grogan. Selon lui, un homme n’a pas à se sacrifier, même pour ses enfants. Grogan aimait ainsi son père et sa mère, mais il aurait voulu que ceux-ci aient une vie plus libre et moins terne. Tout mouvement pendulaire, par lequel l’homme passe de son foyer à l’emploi qui le fait vivre, est, selon lui, une forme de liberté conditionnelle dont on a à se soustraire. À la fin de son essai le plus célèbre, Le Principe responsabilité, le philosophe Hans Jonas, à l’origine du principe de précaution que l’on trouve aujourd’hui intégré dans les codes juridiques de nombreux pays, pouvait affirmer admirer son père pour le sacrifice qu’il avait effectué de ses ambitions personnelles, en devenant, jeune, un chargé de famille, pour que ses propres frères poursuivent leurs études et que ses sœurs se marient, Grogan aurait vu en cela un aveu de faiblesse, même si les conditions de vie, qui ont été celles de la famille Jonas en Allemagne, avant 1938, étaient à mille lieues de celles d’Emmett.

    Dès le départ, Grogan cherche, dans l’espace public, une forme d’action sociale et politique lui permettant de prouver au monde sa valeur, et ni sa mère ni son père ne sauront vraiment l’en empêcher : Grogan, enfant, ne leur dit jamais ce qu’il fait et il va même jusqu’à leur mentir ; en revanche, il fait toujours en sorte de leur épargner ses déboires personnels, et ce même s’il lui en coûte. Ainsi, cherchant à 14 ans de l’argent à New York pour de l’héroïne, il mentira sur son identité et sur son âge, lorsqu’il se fera arrêter par la police avec des camarades, après le cambriolage manqué d’une banque. Pour échapper à la maison de correction pour délinquants juvéniles et épargner des tracas à ses parents, il déclare à la police avoir 16 ans (l’âge adulte aux Etats-Unis, à l’époque) et s’appeler Johnny Mullane. Il sera, après une telle affirmation, écroué à la prison de Raymond Street à New York. Seul dans une cellule du quartier de haute sécurité, il devra, après cela, se sevrer à la dure et souffrir le martyr, mais sans jamais avouer éprouver les effets du manque, et sans même que les médecins ne lui posent de questions en ce sens. Ainsi, Wisdom (ou Mullane) fait-il l’expérience de l’incurie du dispositif médical, juridique et carcéral new-yorkais : la police l’arrête sans chercher la preuve de son identité et de son âge, et l’infirmerie de la prison, dans laquelle il est à l’agonie, l’écoute lorsqu’il déclare souffrir de crises épileptiques, et cela sans même effectuer sur lui une prise de sang : 
    « Il se garda bien de faire allusion à un quelconque usage de stupéfiants, non plus bien sûr qu’à une éventuelle dépendance à la drogue ou aux symptômes du sevrage, raconte-t-il à son sujet aux premières pages de Ringolevio, et on ne lui posa d’ailleurs aucune question dans ce sens. Kenny en fut un peu étonné, mais ça n’aurait d’ailleurs pas dû le surprendre outre mesure. L’apathie dont fait généralement preuve le personnel des infirmeries des centres de rétention et prison de New York les conduit à se féliciter de n’être pas dérangés par les questions, supplications, cris, prières et appels au secours d’un de leurs "patients", quel que soit le calvaire que ce dernier puisse endurer. Le médecin parut se satisfaire de l’explication de Kenny et lui annonça qu’ils le garderaient encore quelques jours à l’infirmerie. »[1]
    
    En l’occurrence, la médecine, telle que Kenny Wisdom l’appréhende lors de son premier séjour en prison, n’est pas là pour soigner, mais pour servir de caution morale au milieu pénitentiaire sur les soins apportés aux détenus.

    Pour Emmett Grogan, les limites de la famille ou du dispositif carcéral, de tout ce que le philosophe Michel Foucault a appelé des « hétérotopies », est ce qui permet à l’individu pris dans leurs nasses de s’en délivrer. Et ce qui devait arriver arriva : un ancien camarade de Grogan ayant été arrêté affirma, lors de son interrogatoire, que celui-ci n’avait pas donné son nom à la police, que « Johnny Mullane » était un bobard, comme l’âge qu’Emmett se donnait. 

    Une erreur judiciaire avait donc été commise, puisqu’un enfant avait été incarcéré dans une prison pour adultes. Grogan était en train de gagner la première manche du ringolevio à échelle 1 : dès lors son existence aventureuse ne fut plus que la répétition de ce premier coup fumant. Après cinq mois de détention, il s’en sortit avec un non-lieu et son dossier juridique fut détruit : « DÉLIVRANCE ! », s’est-il sans doute écrié pour lui-même, comme s’il avait alors libéré ses compagnons de jeu…   ̶  « DÉLIVRANCE », non, pas encore. Puisqu’il fallut aussi à l’encore-enfant, ou algue libre, de persuader ses parents que la prison lui avait servi de leçon et qu’il ne recommencerait plus, sans quoi son père et sa mère l’auraient probablement abandonné à l’assistance publique avant sa majorité, et le mensonge qu’il avait produit lors de son arrestation, afin d’être écroué dans une prison pour adultes, n’aurait servi à rien : la rémission des fautes de Kenny Wisdom n’avait pas encore eu lieu à cet instant. 

    Là encore, il s’en sortit, son incarcération lui ayant permis de sympathiser avec des détenus qui lui avaient prêté des anthologies de poésie ; ces livres lui enseignèrent ce qu’il faut savoir pour se libérer de l’ennui et trouver les tournures rhétoriques afin de convaincre son entourage, tout en se cultivant à moindre frais : « Les livres [qu’on lui prêtait] étaient la plupart du temps des anthologies de poésie, genre éminemment prisé par les condamnés de longue durée, car on peut les lire et les relire à loisir sans jamais s’en lasser ; leurs tournures abstraites stimulent l’imagination et vous incitent à la réflexion personnelle. »[2], affirme-t-il à ce propos. 

    On verra par la suite que telle anecdote sur le choix de lectures de poèmes, dans le cas de Grogan, n’est pas anodine. Parce que la poésie est ce qui permet aussi au ludicien de trouver des mots nouveaux pour crier Délivrance, lorsqu’on entre dans la prison ennemie, pour obtenir la clémence de ses parents, s’affranchir ou affranchir ceux de son équipe.

    Qu’est-ce qu’un ludicien ? Un ludicien est celui qui pratique une philosophie minimale en accord avec notre monde actuel, devenant de plus en plus virtuel, ludique et soumis au flux constant du néant, des informations et des marchandises que le philosophe Jean-Paul Galibert, qui est à l’origine de l’algue libre comme modèle de vie pour l’homme, a appelé la ludique.  « Les principes de la raison « logique » sont des interdits, écrit à ce sujet Jean-Paul Galibert dans L’idée de ludique. Ils sont doublement illégitimes, parce que la raison se les impose à elle-même sans nécessité, comme si l’on ne pouvait penser sans les respecter, puis les impose à tout le reste, comme si rien ne pouvait exister sans les respecter. L’usage fantomal de la logique classique devient un carcan à partir du moment où ses principes sont des prohibitions de pensées et d’existences. La raison doit s’obliger à comprendre ce qui est, et non interdire ce qu’elle ne comprend pas.
    À l’inverse, les règles de la raison ludique sont des droits. On a le droit de faire tout ce que fait la réalité, même si la raison l’interdit. La raison elle-même a le droit de faire tout ce que la raison interdit. La raison a le droit de ne pas être rationnelle. On a bien le droit de se contredire, puisque la réalité est contradictoire. On a bien le droit de changer de nombre, et même d’en avoir plusieurs, de changer d’essence, et même d’en avoir plusieurs, de changer de sens, et même d’en avoir plusieurs, parce que toutes les réalités en font autant. »

    Poésie est ainsi la clé qui permet de s’émanciper, elle est aussi le Sésame du ludicien. Là encore, l’algue libre Emmett Grogan s’en est sorti comme un chef, tandis qu’il se retrouvait, dans un prétoire de la prison, devant ses parents venus lui rendre visite. Il y avait, avec eux, le prêtre de leur paroisse, débarqué pour être un témoin à charge contre Emmett, ainsi qu’un père jésuite, membre éloigné de la famille, venu pour assister sa mère. Or, la plaidoirie qu’Emmett ourdit pour se défendre fut éblouissante, tout le monde en fut baba, même le jésuite, qui s’occupait de gérer une école pour adolescents issus des milieux huppés de New York, et qui, sur le coup, proposa aux parents d’Emmett de l’y inscrire avec une bourse.

    Ainsi, après ces épreuves, Emmett se retrouve-t-il, grâce aux anthologies de poésie lues en prison, à réussir le concours d’entrée d’une école réputée et à étudier avec les fils et les filles de Park Avenue, le camp ennemi du ringolevio new-yorkais à échelle 1 : « Les épreuves de l’examen et du concours durèrent de 9 heures du matin jusqu’à seize heures environ, écrit Emmett, ou Kenny, ou Mullane… À un moment donné, on lui demanda de rédiger une courte composition, dont le sujet portait sur ce qu’il attendait exactement de l’éducation qu’il allait recevoir au cours privé. Kenny n’avait encore jamais réalisé à quel point ses lectures d’anthologie de poésie [de la prison] de Raymond Street avaient enrichi son vocabulaire. »[3]
    
    Le moins que l’on puisse dire, après cela, c’est que la vie de Grogan est invraisemblable et ludique : Ringolevio, en tant qu’autobiographie, est invraisemblable donc ludique, comme on va voir. Comment un homme a-t-il pu avoir autant de chances de s’en sortir et ce dès son premier larcin ? Comment a-t-il fait pour retomber toujours sur ses pieds, malgré la hauteur de ses sauts dans le vide, et cela dès ses quinze ans ? Comment a-t-il pu toujours, en tant que ludicien, changer d’essence et de sens afin de trouver, pour chaque accident de la vie, pour chaque problème de l’existence, le contrepoint nécessaire à son avancée ? C’est ce qu’on peut se demander en lisant son autobiographie...


[1] Ringolevio, p. 101.
[2] Ibid. P. 103.
[3] Ibid. P. 116.