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| Emmett GROGAN
Voici, après plusieurs semaines de silence, la suite de mon essai sur l'artiste et anarchiste américain Emmett Grogan, à l'origine de communes libres et d'espaces autogérés à San Francisco en 1966. La Commune Ringolevio est un essai en cours de rédaction, dans lequel je propose une lecture libre de l'autobiographie d'Emmett Grogan, Ringolevio.
Le Ringolevio est, en français, le jeu de la chasse à l'homme ; Emmett Grogan y jouait dans son enfance dans les rues de New York, et ce jeu, dans ce qu'il a de tactique et de stratégique, a fortement influencé sa conception de la vie et de l'action politique. Selon Emmett Grogan, le monde est un jeu de chasse à l'homme, qui fait s'affronter les puissants et les réprouvés. Emmett est, dans son autobiographie, le capitaine de l'équipe des réprouvés, et il donne des leçons de jeu afin que son équipe gagne la partie et puisse créer, en toute liberté, des communes libres, ou Free city, dans lesquelles l'argent n'a plus cours.
La première règle du ringolevio, selon Emmett Grogan, est "Savoir se cacher et tenir son rôle". Je montrais, auparavant sur ce Blog, que, lorsqu'on fait partie de l'équipe des réprouvés, il faut savoir se dissimuler et se cacher pour survivre, puisque la seule chose qu'ambitionne l'équipe des puissants, son seul motif, est de vous mettre en prison. J'en viens donc, aujourd'hui, à la deuxième règle du ringolevio selon Emmett Grogan, qui est : "Ne pas avoir peur des prisons"
Pour comprendre ici la suite de ma lecture d'Emmett Grogan, il faut avoir à l'esprit que celui-ci a été héroïnomane à New York, et ce dès l'âge de treize ans.
*
- Règle
du Ringolevio n°2 : ne pas avoir peur des prisons.
Les prisons peuvent être de plusieurs
sortes pour Emmett Grogan : c’est d’abord l’institution carcérale
américaine, mais c’est aussi l’armée ou la famille, ou toute espèce
d’institutions, qui empêche l’homme de vivre pleinement sa vie. Ainsi, pour
lui, son propre père a été, son existence durant, un employé de banque
subalterne sur Wall Street, obligé de fournir un travail ingrat pour que sa
famille mange à sa faim. La notion de sacrifice était totalement étrangère à
Emmett Grogan. Selon lui, un homme n’a pas à se sacrifier, même pour ses
enfants. Grogan aimait ainsi son père et sa mère, mais il aurait voulu que
ceux-ci aient une vie plus libre et moins terne. Tout mouvement pendulaire, par
lequel l’homme passe de son foyer à l’emploi qui le fait vivre, est, selon lui,
une forme de liberté conditionnelle dont on a à se soustraire. À la fin de son
essai le plus célèbre, Le Principe responsabilité, le philosophe Hans Jonas, à l’origine du principe de précaution
que l’on trouve aujourd’hui intégré dans les codes juridiques de nombreux pays,
pouvait affirmer admirer son père pour le sacrifice qu’il avait effectué de ses
ambitions personnelles, en devenant, jeune, un chargé de famille, pour que ses propres
frères poursuivent leurs études et que ses sœurs se marient, Grogan aurait vu
en cela un aveu de faiblesse, même si les conditions de vie, qui ont été celles
de la famille Jonas en Allemagne, avant 1938, étaient à mille lieues de celles
d’Emmett.
Dès le départ, Grogan cherche, dans
l’espace public, une forme d’action sociale et politique lui permettant de
prouver au monde sa valeur, et ni sa mère ni son père ne sauront vraiment l’en
empêcher : Grogan, enfant, ne leur dit jamais ce qu’il fait et il va même
jusqu’à leur mentir ; en revanche, il fait toujours en sorte de leur
épargner ses déboires personnels, et ce même s’il lui en coûte. Ainsi,
cherchant à 14 ans de l’argent à New York pour de l’héroïne, il mentira sur son
identité et sur son âge, lorsqu’il se fera arrêter par la police avec des
camarades, après le cambriolage manqué d’une banque. Pour échapper à la maison
de correction pour délinquants juvéniles et épargner des tracas à ses parents,
il déclare à la police avoir 16 ans (l’âge adulte aux Etats-Unis, à l’époque)
et s’appeler Johnny Mullane. Il sera, après une telle affirmation, écroué à la
prison de Raymond Street à New York. Seul dans une cellule du quartier de haute
sécurité, il devra, après cela, se sevrer à la dure et souffrir le martyr, mais
sans jamais avouer éprouver les effets du manque, et sans même que les médecins
ne lui posent de questions en ce sens. Ainsi, Wisdom (ou Mullane) fait-il
l’expérience de l’incurie du dispositif médical, juridique et carcéral
new-yorkais : la police l’arrête sans chercher la preuve de son identité
et de son âge, et l’infirmerie de la prison, dans laquelle il est à l’agonie,
l’écoute lorsqu’il déclare souffrir de crises épileptiques, et cela sans même
effectuer sur lui une prise de sang :
« Il se garda bien de faire
allusion à un quelconque usage de stupéfiants, non plus bien sûr qu’à une
éventuelle dépendance à la drogue ou aux symptômes du sevrage, raconte-t-il à
son sujet aux premières pages de Ringolevio, et on ne lui posa d’ailleurs aucune question dans ce sens. Kenny en
fut un peu étonné, mais ça n’aurait d’ailleurs pas dû le surprendre outre
mesure. L’apathie dont fait généralement preuve le personnel des infirmeries
des centres de rétention et prison de New York les conduit à se féliciter de
n’être pas dérangés par les questions, supplications, cris, prières et appels
au secours d’un de leurs "patients", quel que soit le calvaire que ce
dernier puisse endurer. Le médecin parut se satisfaire de l’explication de
Kenny et lui annonça qu’ils le garderaient encore quelques jours à
l’infirmerie. »[1]
En l’occurrence, la médecine, telle que
Kenny Wisdom l’appréhende lors de son premier séjour en prison, n’est pas là
pour soigner, mais pour servir de caution morale au milieu pénitentiaire sur
les soins apportés aux détenus.
Pour Emmett Grogan, les limites de la
famille ou du dispositif carcéral, de tout ce que le philosophe Michel Foucault
a appelé des « hétérotopies », est ce qui permet à l’individu pris
dans leurs nasses de s’en délivrer. Et ce qui devait arriver arriva : un
ancien camarade de Grogan ayant été arrêté affirma, lors de son interrogatoire,
que celui-ci n’avait pas donné son nom à la police, que « Johnny Mullane »
était un bobard, comme l’âge qu’Emmett se donnait.
Une erreur judiciaire avait
donc été commise, puisqu’un enfant avait été incarcéré dans une prison pour
adultes. Grogan était en train de gagner la première manche du ringolevio à
échelle 1 : dès lors son existence aventureuse ne fut plus que la
répétition de ce premier coup fumant. Après cinq mois de détention, il s’en
sortit avec un non-lieu et son dossier juridique fut détruit :
« DÉLIVRANCE ! », s’est-il sans doute écrié pour lui-même, comme s’il
avait alors libéré ses compagnons de jeu… ̶ « DÉLIVRANCE »,
non, pas encore. Puisqu’il fallut aussi à l’encore-enfant, ou algue libre,
de persuader ses parents que la prison lui avait servi de leçon et qu’il ne
recommencerait plus, sans quoi son père et sa mère l’auraient probablement
abandonné à l’assistance publique avant sa majorité, et le mensonge qu’il avait
produit lors de son arrestation, afin d’être écroué dans une prison pour
adultes, n’aurait servi à rien : la rémission des fautes
de Kenny Wisdom n’avait pas encore eu lieu à cet instant.
Là encore, il s’en
sortit, son incarcération lui ayant permis de sympathiser avec des détenus qui lui
avaient prêté des anthologies de poésie ; ces livres lui enseignèrent ce
qu’il faut savoir pour se libérer de l’ennui et trouver les tournures
rhétoriques afin de convaincre son entourage, tout en se cultivant à
moindre frais : « Les livres [qu’on lui prêtait] étaient la plupart du
temps des anthologies de poésie, genre éminemment prisé par les condamnés de
longue durée, car on peut les lire et les relire à loisir sans jamais s’en
lasser ; leurs tournures abstraites stimulent l’imagination et vous
incitent à la réflexion personnelle. »[2],
affirme-t-il à ce propos.
On verra par la suite que telle anecdote sur le choix
de lectures de poèmes, dans le cas de Grogan, n’est pas anodine. Parce que la
poésie est ce qui permet aussi au ludicien de trouver des mots nouveaux pour crier Délivrance, lorsqu’on
entre dans la prison ennemie, pour obtenir la clémence de ses parents, s’affranchir
ou affranchir ceux de son équipe.
Qu’est-ce qu’un ludicien ? Un ludicien
est celui qui pratique une philosophie minimale en accord avec notre monde
actuel, devenant de plus en plus virtuel, ludique et soumis au flux constant du
néant, des informations et des marchandises que le philosophe Jean-Paul
Galibert, qui est à l’origine de l’algue libre comme modèle de vie pour
l’homme, a appelé la ludique. « Les principes de la
raison « logique » sont des interdits, écrit à
ce sujet Jean-Paul Galibert dans L’idée de ludique. Ils sont doublement illégitimes, parce que
la raison se les impose à elle-même sans nécessité, comme si l’on ne pouvait penser
sans les respecter, puis les impose à tout le reste, comme si rien ne pouvait exister
sans les respecter. L’usage fantomal de la logique classique devient un carcan
à partir du moment où ses principes sont des prohibitions de pensées et
d’existences. La raison doit s’obliger à comprendre ce qui est, et non
interdire ce qu’elle ne comprend pas.
À l’inverse, les règles de la raison
ludique sont des droits. On a le droit de faire tout ce que fait la
réalité, même si la raison l’interdit. La raison elle-même a le droit de faire
tout ce que la raison interdit. La raison a le droit de ne pas être
rationnelle. On a bien le droit de se contredire, puisque la réalité est
contradictoire. On a bien le droit de changer de nombre, et même d’en avoir
plusieurs, de changer d’essence, et même d’en avoir plusieurs, de changer de
sens, et même d’en avoir plusieurs, parce que toutes les réalités en font
autant. »
Poésie est ainsi la clé qui
permet de s’émanciper, elle est aussi le Sésame du ludicien. Là encore, l’algue
libre Emmett Grogan s’en est sorti comme un chef, tandis qu’il se retrouvait,
dans un prétoire de la prison, devant ses parents venus lui rendre visite. Il y
avait, avec eux, le prêtre de leur paroisse, débarqué pour être un témoin à
charge contre Emmett, ainsi qu’un père jésuite, membre éloigné de la famille,
venu pour assister sa mère. Or, la plaidoirie qu’Emmett ourdit pour se défendre
fut éblouissante, tout le monde en fut baba, même le jésuite, qui s’occupait de
gérer une école pour adolescents issus des milieux huppés de New York, et qui,
sur le coup, proposa aux parents d’Emmett de l’y inscrire avec une bourse.
Ainsi, après ces épreuves, Emmett se
retrouve-t-il, grâce aux anthologies de poésie lues en prison, à réussir le
concours d’entrée d’une école réputée et à étudier avec les fils et les filles
de Park Avenue, le camp ennemi du ringolevio new-yorkais à échelle 1 :
« Les épreuves de l’examen et du concours durèrent de 9 heures du matin
jusqu’à seize heures environ, écrit Emmett, ou Kenny, ou Mullane… À un moment
donné, on lui demanda de rédiger une courte composition, dont le sujet portait
sur ce qu’il attendait exactement de l’éducation qu’il allait recevoir au cours
privé. Kenny n’avait encore jamais réalisé à quel point ses lectures
d’anthologie de poésie [de la prison] de Raymond Street avaient enrichi son
vocabulaire. »[3]
Le moins que l’on puisse dire, après cela,
c’est que la vie de Grogan est invraisemblable et ludique : Ringolevio,
en tant qu’autobiographie, est invraisemblable donc ludique, comme on va voir. Comment un homme a-t-il
pu avoir autant de chances de s’en sortir et ce dès son premier larcin ?
Comment a-t-il fait pour retomber toujours sur ses pieds, malgré la hauteur de
ses sauts dans le vide, et cela dès ses quinze ans ? Comment a-t-il pu
toujours, en tant que ludicien, changer d’essence et de sens afin de
trouver, pour chaque accident de la vie, pour chaque problème de l’existence,
le contrepoint nécessaire à son avancée ? C’est ce qu’on peut se demander en
lisant son autobiographie...
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vendredi 15 novembre 2019
LA COMMUNE RINGOLEVIO - 3
lundi 19 août 2019
LA COMMUNE RINGOLEVIO - 2 -
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| Emmett GROGAN |
Ce texte est la suite de ma lecture de Ringolevio,
l’autobiographie de l’écrivain américain et digger de San Francisco Emmett GROGAN (1942-1978). La première partie a été publiée sur ce Blog le 10 juillet de cette année. J'explique, dans ce passage, la première règle du ringolevio (ou jeu de chasse à l'homme), selon Emmett Grogan : " Savoir se cacher et tenir son rôle " Je montre aussi, à partir du travail en ethnologie et en sociologie de Georges Devereux, que le fait de cacher son identité n'est pas un phénomène exceptionnel en soi, mais qu'il a une valeur universelle puisqu'il se retrouve dans de nombreuses sociétés et de nombreuses cultures, et ce depuis nos origines. Dans le même temps, j'ébauche des parallèles entre les vies de Grogan, de Georges Devereux et de l'écrivain et romancier allemand B. Traven. Le corpus de notes en bas de page est donc assez conséquent, comme vous lirez peut-être ; je m'en excuse ici.
J'ajouterai, dans quelques semaines, les autres règles du jeu digger du ringolevio, qui permettent la création de communes libres.
*
"Pour les puissances financières qui vampirisent les forces vives de la terre, de la société, des individus, l'homme n'est rien d'autre qu'une marchandise. Elles ignorent tout des richesses de la vie et des ressources de la gratuité. C'est par ce biais qu'il faut casser le système : en instaurant des zones libérées de la marchandise, des zones où tout se crée et où rien ne se paie. A ceux qui restitueront sa poésie à la vie quotidienne, rien ne résistera."
Raoul Vaneigem,
"Une communauté assez forte et assez pleine d'amour pour lutter contre les vieilles institutions"
8 novembre 2010
*
RÈGLES
DU JEU DE LA COMMUNE RINGOLEVIO
Puisque, pour Emmett Grogan, le monde est
un jeu de Ringolevio (ou chasse à l'homme) grandeur nature, celui-ci obéit à des règles que le joueur
doit suivre, s’il veut gagner. Ces règles sont les suivantes :
- Règle
du Ringolevio n°1 : savoir se cacher et tenir son rôle
Le ringolevio est un jeu dangereux, celui
qui y participe l’apprend vite à ses dépens. Il faut savoir courir vite, sauter
haut et chuter d’un ou deux étages pour courser un membre adverse quand il est
dans notre camp, ou pour le fuir, quand on se trouve à l’intérieur de ses
lignes. Mais l’essentiel n’est pas de savoir courir et tomber sans heurts,
l’essentiel est de trouver les meilleures cachettes, celles qui sont au plus
près de la prison ennemie, afin de délivrer ses équipiers. Fatalement, les
partenaires du jeu se font prendre, il faut alors entrer au cœur du territoire
ennemi pour venir les libérer : tout est là.
Lorsque le ringolevio démarre, les équipes
essaiment sur leur propre territoire, puis elles traversent la frontière afin
d’étudier le site adverse et s’y cacher, lorsqu’ils ne sont pas de garde devant
leur prison. Être aux avant-postes signifie rester immobile et silencieux, le
plus souvent dans une position inconfortable afin de ne pas être repéré. Un
membre dans les lignes adverses est perpétuellement aux aguets, il apprend à
écouter les bruits que font ses ennemis afin d’évoluer dans le jeu. Celui
qui ne sait pas déjouer l’attention de l’adversaire n’avance pas.
Le ringolevio est donc un jeu de masques et
de dupes, un jeu où il faut avoir saisi sa propre valeur comme la valeur de son
ennemi, afin de ne pas prendre de risques inconsidérés. Un jeu, enfin, dans
lequel la prison ne fait pas peur, puisqu’on peut toujours s’en sortir. -- Le jeu de
Ringolevio est un jeu de masques, de peintures mises sur la figure pour se
camoufler, être assimilé au paysage, afin de s’en sortir ou de faire
sortir : il est un leurre, et même
pour ses coéquipiers.
Dans l’introduction à l’édition américaine
de Ringolevio, l’acteur de cinéma Peter Coyote, qui a été membre des
Diggers et un ami d’Emmett Grogan, écrit au sujet du jeu de masques que ce
dernier avait réalisé sa vie durant :
« Pour comprendre la nécessité et le
but de l'alter-ego d'Emmett, il est nécessaire de se rappeler l'environnement
dans lequel il est devenu conscient : le
milieu des années quarante et le début des années cinquante en Amérique. La
Corée avait été le premier choc provoqué par l'euphorie nationale qui a suivi
la Seconde Guerre mondiale, interrompant le processus d'élimination des
ressources mondiales, du statut et du prestige de la nation, dans le cadre
désordonné de la "sécurisation du monde pour la démocratie".
Précipitée dans des circonstances suspectes, la Corée était un enfer sanglant
où les troupes se mutinaient et se débattaient avec des armes inutiles dans une
lutte entre voisins étrangers qu’elles ne comprenaient jamais pleinement.
[…]
« Les mécanismes de propagande
culturelle battaient [alors] leur plein. Rock Hudson et Doris Day annonçaient
le paradis des consommateurs américains au reste du monde par des ébats
asexués. "Ozzie et Harriet" et "Leave it to Beaver" ont
offert à la télévision des fantasmes fades de la vie de famille, intimidant les
enfants pour qu'ils ne parlent pas de leurs chagrins personnels, de peur qu'ils
ne soient considérés comme des monstres. Dans de véritables maisons, les gens
buvaient, se battaient âprement, abusaient de leurs enfants, avaient des
ulcères et travaillaient dans des tombes précoces. Des pressions ont été
exercées sur les jeunes pour qu’ils étudient des matières insignifiantes pour
entrer au collège, obtenir leur diplôme et "se débrouiller" tandis
que leurs parents mouraient devant eux.
« Ce divorce entre la réalité et la
fiction officielle exigeait une articulation et une voix, et cette voix était
l’incroyable jeunesse souterraine qui diffusait ses informations
"traîtres" par la sagesse de la rue. Ce n’est pas un hasard si Kenny
Wisdom est le nom qu’Emmett a choisi pour être le protagoniste de la première moitié
de Ringolevio. Wisdom est le moi non dirigé qui existait avant que le jeune Emmett ait
voulu exister. »
Wisdom, en anglais, signifie la sagesse ; c’est le premier nom, le premier masque, que se choisit Emmett Grogan dans son
livre, afin de paraître assimilé et normé aux yeux de la société américaine des
années 50. On peut ainsi interpréter le choix du patronyme Wisdom de la façon
suivante : qu’il est sage de cacher son identité lorsque le monde est
clivé. Comme l’a expliqué Georges Devereux en ethnologie à propos de
l’identité, l’individu évoluant dans une société hostile doit cacher son moi
profond, s’il veut survivre et rester sain de corps et d’esprit[1].
La sagesse, ou Wisdom, d’un homme de la rue, dans le monde clivé du New York de
la fin des années 50, vient du choix du masque qu’il devra porter afin de
s’émanciper. Comme, avant lui, l’écrivain anarchiste B. Traven et l’ethnologue
Georges Devereux lui-même, le masque deviendra non seulement pour Grogan une
technique de survie, mais aussi un moyen de sublimation lui permettant de
créer. Ce que n’avait pas osé faire le poète Fernando Pessoa après son
manifeste futuriste Ultimatum, qui revendiquait une société
inexistentielle dans laquelle les identités (ou hétéronymes) pouvaient être
transformées sous l’action de la culture, Grogan l’a tenté pour lui-même, parce
que, comme B. Traven et Devereux dans leur jeunesse, les circonstances lui ont
été néfastes.
Devereux était un juif hongrois qui fit ses
études en France pour fuir la politique antisémite ayant cours dans son pays
natal après son annexion par la Roumanie en 1918, un an plus tôt l’écrivain
anarchiste B. Traven était poursuivi en Allemagne après la république des
conseils dont il avait pris part[2] ; le jeune Eugène Grogan, quant à lui, est
devenu héroïnomane dès l’âge de treize ans.
[1]
L’essai, La
renonciation à l’identité, est la reprise d’une conférence, que l’ethnopsychiatre
Georges Devereux avait donné en 1964, dans le cadre de son admission à la
Société psychanalytique de Paris. La thèse de La
renonciation à l’identité, son ouvrage le plus célèbre, est la
suivante : l’homme cherche, pour se protéger, à cacher son identité. Un
tel fait ne constitue pas une exception à la règle, mais il est d’ordre
général : « L’objet de cette étude, écrit Devereux aux premières lignes de La
renonciation à l’identité, est le fantasme que la possession d’une identité
est une véritable outrecuidance qui, automatiquement, incite les autres à
anéantir non seulement cette identité, mais l’existence même du
présomptueux. »
Comment,
dès lors, se constitue l’identité de l’homme pour Devereux ?
Celle-ci,
pour lui, a pour origine le fait que le nourrisson perçoit progressivement sa
mère comme n’étant pas lui. Contrairement au psychanalyste Winnicott dans Jeu
et réalité, Devereux considère que, initialement, ce n’est pas la mère qui, par
sa sollicitude, révèle son identité au nourrisson en le sevrant
progressivement, mais c’est le nourrisson qui se dégage seul d’une chair dont
il conçoit peu à peu qu’elle n’est pas la sienne : « La constitution
d’une identité chez l’enfant, qui ne la possède pas encore, est un processus
fort complexe, affirme ainsi Devereux dans La renonciation à l’identité.
Puisque l’enfant doit se dégager de l’identité duelle qui le rattache à sa
mère, René Arpad Spitz a parfaitement raison de dire que le premier dégagement
de l’enfant de son ambiance, dégagement qui marque la genèse même de son
identité, est le moment où il prononce – d’une façon ou d’une autre – le
mot « non ! ». Ce moment correspond à un véritable second
accouchement (psychique), puisque c’est par cet acte que l’enfant affirme son
identité contra mundum, comme disent les juristes. Par surcroît, la
constitution de son identité est un véritable « bricolage », dans le
sens qu’attribue à ce mot Claude Lévi-Strauss. Son identité n’est pas une première
donnée. Elle résulte d’un assemblage à la fois planifié et fortuit, dont les
possibilités et la portée sont limitées tant par la nature du
« projet » que par le matériel dont il dispose, et dont il exploite
les possibilités avec plus ou moins de succès. »
[2] Pour
l’écrivain B. Traven, lire l’étude que Rolf Recknagel lui a consacré en
1965 : B. Traven, romancier et révolutionnaire. Ed. Libertalia
(2018).
Le
rapport entre B. Traven et Georges Devereux est loin d’être anecdotique, à ce
qu’il me semble. Comme je viens de l’écrire, l’un et l’autre auteurs, aussi
éloignés qu’ils nous semblent être au premier abord, autant par leur style que
par leurs idées, renoncent à leur identité pour des raisons politiques et
culturelles d’abord : B. Traven est un militant anarchiste recherché en Allemagne
pour ses activités révolutionnaires au sortir de la première guerre mondiale ;
le Hongrois György Dobó (alias Georges Devereux), quant
à lui, est juif, alors que la province du Banat de Timisoara, où il est né,
s’est fait annexer, en 1918, par l’Etat roumain qui est antisémite. Le lecteur
pourrait s’arrêter là, on comprend sans peine que la survie d’un homme puisse
le pousser à changer de nom. Mais l’un et l’autre écrivains ont aussi, par la
suite, joué avec leur identité et brouillé les pistes, tandis que leur
vie n’était plus menacée. Ainsi, en 1948, B. Traven s’est fait passer, devant
le cinéaste John Huston, pour Hal Croves, l’agent littéraire de B. Traven, en
vue de l’adaptation cinématographique de l’un de ses romans les plus connus Le Trésor de la Sierre Madre, avec Humphrey Bogart. Aujourd’hui, on sait que B. Traven a endossé, sa vie durant, plus d’une
trentaine d’identités différentes. Pour György Dobó, le cas est sans doute moins
spectaculaire mais plus énigmatique : s’il part en France à dix-huit ans,
c’est non seulement pour y poursuivre des études, mais aussi pour fuir la
politique antisémite et le service militaire roumains. En 1932, György Dobó est
en France depuis six ans et son nom, en se roumanisant, est devenu Gheorghe
quelques années auparavant, comme le patronyme Deutsch de ses parents s’était
lui-même magyarisé en Dobó avant sa naissance. Sans doute, l’étudiant Gheorghe
Dobó sent-il la montée de l’antisémitisme en Europe avec la non moins
résistible ascension de Hitler au pouvoir ; il comprend dès lors que sa
vie est menacée, comme l’a été celle de ses parents avant lui. Il quitte donc
l’Europe pour les Etats-Unis, six ans avant la seconde guerre mondiale.
Jusque-là, tout semble logique dans le parcours choisi par György Dobó,
et cette logique est assimilationniste : pour pouvoir vivre, il a à
renoncer à une identité et à une culture menacées pour une autre : en
1932, Dobó, en choisissant la nationalité française, se convertit ainsi au
catholicisme, et il s’invente des parents français. Mais alors, pourquoi en
France, lors de sa conversion religieuse, avoir choisi le nom
« Devereux » qui, en Roumain, évoque « evreu », l’hébreux ?
Pourquoi avoir cherché à montrer et à cacher, dans le même temps, sa judéité
avec un tel jeu de mots ? Et, par la suite, après la seconde guerre
mondiale, alors qu’il a obtenu la nationalité américaine en 1935, pourquoi,
jusqu’à sa mort, alors même que son existence n’était plus menacée, a-t-il
toujours nié, même à ses amis proches, le fait d’avoir été juif (voir à ce
sujet l’article du philosophe Tobie Nathan « Devereux, un hébreu
anarchiste » [Site du Centre Georges Devereux, url : http://www.ethnopsychiatrie.net/actu/hebranarchiste.htm] ) ? Il y a,
là même, comme pour B. Traven, dans cette renonciation à l’identité qui formera
l’essentiel de son apport théorique à l’anthropologie et à la psychanalyse, un
jeu de masques, une mascarade, en somme un jeu, proprement dit, avec la vie.
Voyons là-même, dans le jeu avec la vie de Devereux, un jeu de mots érudit. A
quoi pourrait aussi correspondre en français « evreu », qui
signifie en roumain (la langue qui a annexé en 1918 sa terre natale) hébreux
? Il y a, en ancien français, le verbe "ever" qui veut dire
"égaler, comparer // aplanir, raboter // se comparer, être
comparable", mais aussi "everser" qui signifier
"renverser", donc "détruire". Devereux égalerait, en l’occurrence,
l’hébreux, Devereux serait un hébreux qui aurait été symboliquement aplani sous
les coups d’un rabot. On a, peut-être, là le shibboleth permettant de renverser
l’être Devereux, et donc, d’une certaine façon, de le « réduire à
néant ».
Quel
rapport reste-t-il encore à tracer entre Devereux et B. Traven ? B. Traven
meurt en 1965 et ses cendres sont dispersées, selon ses volontés, au-dessus du
Chiapas – ce qui est, dans son cas, une façon de ne pas laisser, de nos jours,
à la science la possibilité d’exhumer son corps pour élucider le mystère de ses
origines à partir d’un prélèvement ADN : nul ne sait encore actuellement
qui étaient le père et la mère de Traven, alias Ret Marut. Les cendres de
Devereux, ont, elles aussi, été dispersées en 1985 dans la réserve indienne
Mohave de Parker, au Colorado. L’un et l’autre ont donc pu choisir le sol d’un
peuple premier comme terre d’élection. Il y a là encore, chez ces deux auteurs,
l’affirmation stoïcienne que l’homme est citoyen du monde et qu’il n’a pas de
frontières : l’homme est allemand, anglais, autrichien, hongrois,
mexicain, français, du chiapas, américain, roumain ou mohave, l’homme est ce
qu’il fait de lui, il est le maître de son temps et le fils de ses œuvres.
samedi 17 août 2019
PORTO
Commencer
par
à cinq
centimètres de la page
la main de
l’homme peut se mettre à
trembler
quelques sons plus
aigus à son approche
mais sur la feuille
le trait demeure droit
Un juste
retour des choses
- effet Doppler
comme cette
petite
fille
laissée seule
sur sa
trottinette
dévalant la
pente
menant au
Douro
à quelques
encablures
de Cathedral
Sé
Chute de l’enfant
qui se met à pleurer
des piétons cherchant déjà
à la
consoler
mais rien de grave
Une feuille d’or recouvre
des tiges d’herbe
sur de la
faïence bleue
à la cime des clochers
et le soleil dardant
les peaux,
le masque des peaux-
vinyle,
une matière-vinyle
qui compose
les statues des saints
et du Christ
Dans des chapelles ardentes
des idoles
ressemblant à de
grandes
poupées de collection
de
facture fétichiste sous leurs cloches de verre
De vieilles histoires ressorties
noires de jais
depuis maintenant
deux mille
ans
les carillons
chantent, et quelques pauvres hères
pour dormir à même le
sol des rues,
toujours
quelque chose comme
une empreinte carbone
originelle,
infusant sous chacun
de nos pas
depuis
qu’Ève a croqué la pomme,
et l’ouverture du
passage nord-ouest sur
l’Arctique.
Porto,
ville aux
mille grues
de chantier
Le ciel est
gris ce jour
il a plu
pour la première
fois depuis
un mois
la chaleur a
brûlé sec
l’herbe de
nos jardins
Sur des terrasses
en étagements
les séries de maisons
cubes de couleurs en aplat alignés
tel un tableau de Paul
Klee ou de
Sol Lewitt
Les panneaux
des paravents
chromatiques
peuvent être
interchangeables
selon les
envies des
touristes
et leurs
moyens financiers
Vous
pouvez
devenir propriétaires
ici,
certains
loyers devront
être bloqués
cependant,
pour
défendre les habitants
contre la
voracité
des
promoteurs.
Pariez sur la pierre
de Porto maintenant
Investissez dans la location
low-cost et la vente
de souvenirs aux
flâneurs des quais.
Marge estimée de ⸻
Note du chiffre sous le tiret
Sur les axes
du périphérique,
le parc
automobile
ne désemplit
pas,
nous déclare une femme-taxi
qui nous emmène à
notre hôtel
toutes les voitures sont
neuves et rutilantes comme
pour défier l’approche
d’une antépénultième
crise
Où est la petite fille
tombée de sa
trottinette,
maintenant
a-t-elle
retrouvé ses
parents ?
Ici, le vol
libre
d’une hirondelle dans
un
jardin
près
de
l’océan,
dessinant
le
signe
de
l’infini
dans le
ciel.
Toutes les idées qui
nous
viennent sont bonnes à
prendre,
mêmes celles surgissant
entre deux
phrases
L’approche du stylo sur
la page
changeant la
direction des idées
mais tout
tombe sous le sens quand ⸻
Qu’a-t-on
fait
aujourd’hui que
devra
-t-on faire
demain
combien de
jours nous
reste-t-il
pourquoi vis-tu avec moi, me demande
Joëlle
Nous sommes dans un café
populaire
jouxtant l’université,
le quartier étudiant,
à dîner
d’une salade
et de
quelques verres de sangria
L’intemporalité des
cafés populaires en Europe,
partout la même liesse des
consommateurs
lors des soirées
de matchs de foot
Le cri des habitués du
café interpelant
l’image
du joueur à l’écran afin qu’il
tire son but
et parlant à la cantonade.
Pourquoi vivre ici plutôt
que là
y a-t-il sur terre un
endroit où
nous pourrions
nous rencontrer
un air, une
peinture,
une musique
menant
à l’Adam primordial, au makanthropos ?
Et parlant à la cantonade
nous aussi
puisque nous serions
intimes avec tous les hommes
sans exception,
un Corps glorieux
au milieu d’eux,
la même liesse emportant
le
public,
oui, même à l’entrée d'un ballon
dans des cages sur un écran
de télévision dans un café de Porto
, ou l’enfant
ivre
en observant la rapidité
du
vol libre d’une
hirondelle
évitant les accidents
dans un ciel
infini
Commencer
par
un refrain
répons
comptine
rondeau
chanson du jour
Je n’ai pas
vu de fontaines
dans cette
ville, me dit alors Joëlle
y en avait-il aussi peu
lorsque nous
visitions Lisbonne
Combien de jours se sont-ils
passés
depuis que la Terre
a franchi son seuil-limite
Porto sera-t-elle
une ville
engloutie sous l’eau
des océans demain
Quel voile d’ignorance
poser sur
les yeux des passants
jour et nuit
déambulant
chaque heure
pour qu’une
communauté
sourde des
pierres
affleure à
même ta peau
le cohobé
des cinq
éléments
la tige
d’une
fleur dorée
et la nuit
s’installant
, douce et
lente ,
comme une
marée prévue
sous nos
climats
pour
commencer par
Commencer par
à cinq centimètres de la page
la main de l’homme peut se mettre à
trembler
quelques
sons plus ̶
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