vendredi 2 décembre 2022

DEUX TANNERIES - suite 29 : des trous dans le texte






Cosey Fanni Tutti dans The Silent Cry
Film de Stephen Dwoskin (1977)


« Ta chevelure est l’ombre elle entoure ton être 

D’un immense halo »  

Jean Legrand, « Chair »



« Je dis donc que ce que vous appelez argent est

le démon des démons, le tyran des Français ; la source des

maux ; la perte des âmes et le sépulcre des vivants. Vouloir

vivre dans les pays de l’argent et conserver son âme, c’est vouloir

se jeter au fond du lac pour conserver la vie ; or ni l’un

ni l’autre ne se peuvent. »

 

Propos du chef huron-wendate Kandiaronk au Français Lahontan

(le baron de La Hontan)

Dialogues avec un sauvage, Lahontan (1703)   


                                                                                                                                                                 

    J’ai de plus en plus de mal à croire en ce texte et en la possibilité d’une fugue à partir de deux éléments provenant de domaines différents : Jeanne, le personnage d’un roman de Celia Levi, et Cosey Fanni Tutti, une musicienne et artiste anglaise qui vient d’écrire un essai, Re-sisters, dans laquelle elle parle de son propre parcours d’artiste et de musicienne, mais aussi de celui de Delia Derbyshire, une musicienne anglaise des années 60 ayant fait de la musique concrète, enfin de la vie de Margery Kempe, une mystique du quinzième siècle à l’origine de la première autobiographie de langue anglaise et qui eut maille à partir avec l’Eglise pour avoir lu et commenté la Bible. Re-sisters est un portrait en creux de Cosey Fanni Tutti et de sa quête d’une sororité jalonnant les âges.

    Plus je lis mon texte et plus j’envisage mon ouvrage comme un tissu enté d’ajours, plus le vide laissé par les trouées m’aspire vers d’autres confins. Comment ai-je pu croire qu’une fugue était possible entre une femme de chair et d’os et une femme de papier, aux antipodes l’une de l’autre ? Quelle vanité m’a poussé à vouloir lier des univers aussi dissemblables ? Pourquoi aussi souhaiter poursuivre ? Il y a des trous, il y a des trouées, il y a des vides entre les coutures du tissu. Il faudrait alors revenir en arrière et reprendre les morceaux qui paraissent défectueux, mais je n’en fais rien : l’erreur, le vide, la trouée dans l’ouvrage confectionné sont montrés tels quels, cependant que le lecteur poursuit sur sa lancée, puisque les lignes du texte, fatalement, défilent devant ses yeux, comme, ici, devant les miens : un récit-prompteur, en somme. Pas plus le lecteur que l’écrivain ne veulent retourner en arrière pour biffer ceci, raturer cela, ils n’en ont pas plus le temps l’un que l’autre. Ils poursuivent donc leur cours, creusent leurs sillons, disposant de l’ouvrage comme ils l’entendent.

    J’ai présenté, à la suite 22 de ce texte, Cosey Fanni Tutti comme la prêtresse d’une ziggurat babylonienne, ce qui peut être intéressant, symboliquement parlant, mais la comparaison ne me semble maintenant plus pertinente. Le lecteur masculin, en manque d’exotisme, pourrait imaginer que CFT est alors une star, telle Louise Brooks, Marylin Monroe ou Brigitte Bardot, soit un objet de fantasme au cœur d’un panthéon féminin portatif, une image en 2D sur laquelle sublimer ses pulsions sexuelles, ce qui, je pense, ne donne pas – ou ne donne plus – le la de mon propos. Parce que les prêtresses babyloniennes n’avaient pas le choix de se prostituer, contrairement à CFT qui, elle, a souhaité devenir mannequin et actrice de X dans les années 70, mais aussi, naturellement, l’époque a changé entre la civilisation babylonienne et la nôtre (même si, comme on va voir, David Graeber a montré, dans son dernier livre Au commencement était… écrit à deux mains avec l’archéologue David Wengrow, combien les premiers hommes pouvaient être déjà modernes, donc bien plus proches de nous que ce que nous en pensons).

    À Babylone durant l’antiquité, les prêtres babyloniens des ziggurats enlevèrent de jeunes femmes à leurs pères agriculteurs, afin qu’elles remboursent les dettes de leurs géniteurs en vendant leurs corps ; les hétaïres étaient donc des marchandises offertes au tout venant pour de l’argent, soit des esclaves sexuels[1]. Si l’on suit, la proposition du philosophe George Simmel, que j’ai énoncée à la suite 22, pour illustrer mon propos d’une pornologie sacrée, mais aussi, mais surtout, d’un lien indéfectible – un lien, en somme, universel – entre notre propre chair et l’argent :

    « C’étaient les étrangers, souligne-t-on, qui devant le temple de Babylone jetaient de l’argent sur le giron des jeunes filles du pays, lesquelles se prostituaient pour. », écrivait le philosophe allemand George Simmel dans son essai Philosophie de l’argent[2].

    L’argent, comme processus de médiation entre la nature et la culture, était, en l’occurrence, un moyen pour l’humanité d’accéder à la civilisation, soit, dans le cas d'un étranger avec une hétaïre babylonienne, un passage de l’animalité vers un eudémonisme de la chair – ce qui me semble maintenant être une affirmation totalement aberrante.

    Pour le philosophe allemand Simmel, l’argent à gagner, différant le plaisir charnel, permettait à l’étranger une certaine forme d’urbanité même fruste, un accès à l’humanité, en somme. Mais comment peut-on écrire qu’une forme d’esclavage sexuel, même de type sacré, puisse permettre à la civilisation d’advenir, comme l’a pensé Simmel, dans cette courte citation et dans d’autres qui jalonnent sa Philosophie de l’argent[3], et qui font de la monnaie un moyen de médiation entre notre nature et la culture ?

    CFT, elle, n’a jamais été vendue, je préfère me répéter ici, mais elle a monté délibérément les marches de la ziggurat et a proposé ses services aux prêtres eunuques d’Angleterre. Car, pour servir le dieu Moloch, les prêtres d’hier et d’aujourd’hui doivent être des hongres. Les prêtres de New Moloch ont alors toléré qu’une femme libre et affranchie vive et s’épanouisse en leur sein, sans contrepartie financière de sa part : ils la payèrent elle, plutôt qu’elle ne les a payés. Et, d’une certaine façon, oui, ils se sont servis d’elle et de son désir d’affranchissement. Dans les années 1970, les prêtres eunuques d’Angleterre ont vu qu’une femme libre pouvait faire le sale boulot d’une esclave sexuelle. Avec elle, ils ont aussi cru peut-être, un instant, - qui sait ? - qu’un type de démocratie directe fût possible entre les marches du temple et la masse. Leur manque d’un sexe d’homme trouvait une satisfaction amère à voir une femme du peuple surgir de la tourbe. Il y avait alors et, dans le même temps, il n’y avait rien de gratuit, la peau sur cellulose de CFT leur évoqua l’absolu de la chair, mais aussi seulement un détail lascif entraperçu sur une fresque au détour d’un couloir ; juste, en somme, une histoire salace de plus.

    Nous sommes donc encore loin, bien loin de Fakma la Sainte, la géante du Nouveau Monde Amoureux de Charles Fourier évoquée précédemment, mais quelque chose vacille, hésite, je l’ai déjà dit. Il y a ici un indécidable au niveau éthique, sur lequel on peut broder des heures durant (ce que je fais) : il y a toujours un Capital et une domination, mais… – il y a toujours une économie de la communication, une économie de la chair, de l’amour et des hommes, mais… – tout est toujours soumis à condition, mais… – nous n’en sommes pas encore au « charnalisme », à cette absolue de la chair dont rêva le philosophe Michel Koch, l’ami et le compagnon de route de Georges Bataille à l’époque de la revue Acéphale, mais… – on n’a pas accès à la Chose, pour reprendre les termes du philosophe Boyan Manchev influencé lui aussi par Bataille, et l’on est déjà dans les prémisses de ce qu’il nomme, pour aujourd’hui, la pornification de la vie, soit la spectacularisation de nos libidos, mais… – il reste que le playing, ou fiction légale, à l’origine de la révolution sexuelle des années 60, 70 demeure l’argent – l’argent est le métaconcept (G. Agamben), l’origine et la base de la « maison du désespoir » dont parle Walter Benjamin dans un fragment intitulé « Le capitalisme comme religion », et que l’on peut trouver dans les textes de jeunesse du philosophe allemand[4]   

   

    Dans « Le capitalisme comme religion », Walter Benjamin partait de L'éthique protestante et l'Esprit du capitalisme de Max Weber pour définir le capitalisme comme une religion. Selon Benjamin, l’esprit du capitalisme était déterminé par la faute originelle, telle que le protestantisme l’envisageait : l’homme, depuis la Genèse, était, du fait de sa nature-même, surendetté, sa dette envers le ciel était aussi absolue. Revenant sur ce fragment de Benjamin et sur la responsabilité de l’homme au sens eschatologique et protestant du terme, le philosophe Serge Margel écrit : « L’homme ne doit pas seulement préserver ses biens, les protéger, les mettre à l’abri, mais il doit surtout les faire fructifier pour la gloire de Dieu. Sa responsabilité devient culpabilité à l’instant même où ces biens reçus cessent d’augmenter. »[5] L’éthique protestante fait de l’argent une variable d’ajustement dans la pesée des âmes, le capitalisme devient, en l’occurrence à partir de lui, une religion qui n’a pour culte et symbole que celui de la balance et du denier sur lequel se faire les dents. L’individu, alors, pris dans les rets du filet capitaliste, se retrouve à endurer le supplice grec d’Ocnos qui devait tresser une corde, laquelle était aussitôt dévorée par un âne ; voilà ce que Benjamin jeune appelait la « maison du désespoir », et dans laquelle nous vivons toujours. Le philosophe attribuait à deux causes le phénomène religieux capitaliste : au surhomme nietzschéen (soit la pléonexie à tout va et l’envie d’accumuler sans conscience[6]), mais aussi à la théorie freudienne de l’inconscient : « La théorie freudienne participe aussi de la domination sacerdotale de ce culte, écrivait à ce sujet Benjamin. C’est une pensée entièrement capitaliste. Par une très profonde analogie, qui reste à éclaircir, le refoulé, la représentation coupable est le capital qui produit les enfers de l’inconscient. »[7]   

     On en revient ici à la généalogie du terme « économie », telle que le philosophe Alain Deneault l’a dégagée, à partir de la philosophie de l’argent de Simmel et de la psychanalyse freudienne, puisque Simmel et Freud puisent, au début du vingtième siècle, à la même source, celle de l’économie psychique du philosophe allemand Richard Avenarius, à l’origine de la discipline épistémologique, aujourd’hui oubliée, de l’empiriocriticisme… empiriocriticisme que, de son côté, le jeune Lénine n’a eu de cesse de critiquer afin d’accéder à la tête du parti bolchévique, dont le chef était alors son ami, le savant et philosophe Alexandre Bogdanov, qui, lui, était justement influencé par les thèses d’Avenarius. Bogdanov était l’auteur du roman de science-fiction L’Etoile rouge, dont j’ai parlé dès la suite 1 de ce texte, et le fondateur d’une science de l’organisation, la tectologie, qui se trouve être l’ancêtre de la cybernétique de Norbert Wiener, et dont les économistes russes s’inspireront, dès les années 1920, pour la planification économique de l’Etat soviétique avec le Gosplan (l’histoire est donc loin d’être anecdotique)[8]. Ce que Benjamin dénonçait, en cela, par une ironie du sort, en accord avec le jeune Lénine, c’était la corruption de l’esprit humain aux prises avec les cours de la Bourse. Avec la psychanalyse de Freud, selon Walter Benjamin, l’homme était prisonnier dans les rets de la religion capitaliste, autrement dit l’âme humaine est mesurée par Anubis, le dieu égyptien de la balance, au denier près. L’inconscient moderne, laissé pour compte par peur et hantise panique de perdre son argent (donc son âme), est bien alors un enfer, et la psyché, la maison du désespoir… sauf, évidemment, pour les 2 % de l’humanité, qui ont la liberté de jouer avec l’argent et veulent, comme on l’a vu précédemment, « halluciner les loups ».

    Il faut donc ici rétrocéder, revenir en arrière, dire, à propos d’argent, le contraire de ce que nous avions probablement affirmé trop précipitamment à quelques pages de là, en suivant, cette fois, « Le capitalisme comme religion », ce brouillon de texte écrit par Walter Benjamin dans sa jeunesse – la natte faite, tresse par tresse, sur la tête de la petite fille, peut-être, ici : natte faite, refaite, recommencée à chaque instant par une mère amoureuse de son enfant :

    – Il ne doit pas y avoir de pesée des âmes et des corps, et l’argent ne peut être un moyen d’échange principiel en société… Il faut en finir avec la substantialisation de l’argent… Le mythe, la fiction légale de l’argent doit cesser sur Terre, ce qui ne nous paraît impossible que par ce que nous n’avons connu que lui et les sermons des prêtres hongres, ceux-là mêmes qui ont pourtant laissé CFT s’exposer à Londres dans les années 70. Ici aussi, faire retour au jeu, dont le philosophe Roger Caillois, le compagnon de route de Bataille, a parlé dans son œuvre, après l’essai de Huizinga Homo Ludens. Dans Les jeux et les hommes, Roger Caillois a montré que les jeux provenaient souvent d’éléments issus d’un ordre politique et religieux déchu, dégénéré, mort et dont le récit s’est perdu. L’argent lui-même, à l’avenir, pourrait perdre son caractère sacré – comme David Graeber l’a lui-même pensé –  et ne plus être qu’un jouet dans les mains des enfants, et dont l’origine s’est perdue. Ainsi, du jeu de la marelle qui ne nous permet plus d’accéder au ciel que dans l’instant où on le joue, le fait d’avancer à cloche-pied imitant les boiteux célèbres, tels Vulcain, Saturne, Caïn ou Lucifer, tous hommes et dieux déchus. L’argent ne pourrait plus être, à l’avenir, qu’une escarpolette !

    De même, s’il faut corriger mon texte, ses demi-vérités, les remarques faites à l’emporte-pièce, allons jusqu’au bout, même s’il faut, ici, passer du coq à l’âne, ce qui n’a rien de vraiment gênant, puisque les questions de changement d’échelle, de genre, de registre et de ton sont, peut-être aussi, surfaites : jeune femme, Cosey Fanni Tutti n’a pas non plus été divinement belle. Belle, oui, sans aucun doute, mais elle n’était pas non plus, à vingt ans, Vénus, Diane, Fakma ou l’idée que l’on se fait d’ordinaire de l’une ou l’autre saintes ou déesses. Et son œuvre, ne nous intéresse-t-elle que parce qu’elle est un épiphénomène, un récit agréable permettant d’en venir à un terme qui, encore de nos jours, laisse dubitatif, celui de « révolution sexuelle » ? Ne me servirais-je de CFT que pour valider une thèse, et laquelle ? Je tiens à affirmer ici que je n’ai pas de thèse ni d’opinion claire sur ce qu’on appelle la révolution sexuelle des années 60-70, et que, comme le lecteur, je chemine, cherchant chez tel ou tel auteur une manière de mieux saisir ce qui s’est passé, la pente glissante qu’il y a eue entre les Trente Glorieuses et nos jours. En revanche, oui, je suis fouriériste, mais l’on est si loin du Phalanstère, actuellement, que le rêve de Charles Fourier ne peut plus nous évoquer que ce point qu’Archimède inscrivait dans les cieux et qu’il appelait « Dieu ». Il me semble pourtant que l’éthique hédoniste de CFT, mais aussi celle de Renée, dans Les Insoumises de Celia Levi, soient plus proches des jeunes Amérindiennes que les missionnaires jésuites rencontrèrent dès le seizième siècle au Nouveau Monde, et dont les mœurs furent, pour eux, un objet de scandale. Les Indiens d’Amérique, comme l’affirment David Graeber & David Wengrow dans Au commencement était, étaient convaincus, à l’arrivée des Blancs sur leur sol, que « les femmes devaient exercer un contrôle total sur leur corps. »[9] Le barbare, pour nous, n'est donc plus l’Indien, mais ce missionnaire jésuite du dix-septième qui semble pourtant être notre ancêtre direct. Notre mentalité est donc, actuellement, plus loin de nos aînés que de ceux qu’on appelait, du seizième siècle à nos jours, les « sauvages ».

    Or, actuellement, ce sont ces mêmes missionnaires jésuites, ou leurs avatars, qui sont juges à la cour suprême des Etats-Unis, après qu’ils ont été mis en place, il y a quelques mois, par Trump, et qui ont instauré aux Etats-Unis une loi fédérale permettant d’interdire l’avortement : l’Histoire se répète donc à nouveau, son évolution est contestée par ceux-là mêmes que les libertés effraient : des missionnaires jésuites, en somme, débarqués au Nouveau Monde, ceux-là même que Nietzsche appelait les « contempteurs du corps » dans son Zarathoustra.


* 


    On trouve une apparition de CFT dans The Silent Cry, un film que Stephen Dwoskin a réalisé en 1977. CFT en parle dans son autobiographie Art Sexe Musique, puisque ce film a fait l’objet d’une dispute avec Genesis et les autres membres de Throbbing Gristle, tandis qu’ils cherchaient à composer leur premier album ; GPO ayant affirmé, à cette occasion, que sa compagne préférait se consacrer au cinéma plutôt qu’à leur groupe, soit jeter de l’huile sur le feu. C’est donc, peut-être, une CFT marchant sur des œufs, jouant inconsciemment cette sainte de l’ordre mineur dont parle Fourier dans son Nouveau Monde Amoureux, que l’on peut voir dans The Silent Cry. Le film est aussi l’un des rares du cinéaste Dwoskin à être narratif.

    Dans The Silent Cry, on suit la difficulté de vivre en couple d’une jeune anglaise, le journal intime de sa relation avec un homme, et sa peur de l’échec amoureux. CFT, quant à elle, a le rôle convenu de l’odalisque, telle qu’on en trouve dès les tableaux du dix-huitième siècle, c’est aussi la seule actrice, dans le film, à être intégralement nue, sans qu’on sache vraiment pourquoi. Elle apparaît ainsi, après dix minutes, en tenue d’Eve, à une table où de jeunes femmes discutent, sans que la nudité de la jeune anglaise ne semble avoir même été aperçue par l’une ou l’autre des figurantes du film : plan d’ensemble ici. Dwoskin la scrute alors, la regarde, l’observe, il la caresse avec sa main-caméra (pour Dwoskin, rappelons-le, l’image cinématographique est haptique, elle est donc plus proche du sens du toucher que de la vue – en somme, la notion de quatrième mur est absente). Là, on voit CFT regarder Dwoskin, elle ne joue pas le jeu du film, elle est seulement là, sans a priori ni appréhension, son regard droit devant l’homme-caméra qui cherche à la filmer.

 



    Dans le tableau Olympia du peintre Manet (1863), l’odalisque sur le lit est mise en scène : il y a la femme noire présentant un bouquet à sa jeune maîtresse, et il y a un petit chat noir, paniqué, au bord du lit, semblant offrir, en simultané, une image des pensées de la servante noire au bouquet. Tout est artificiel ici, et parler de fascination possible pour le regard d’Olympia, c’est se moquer. Manet ou pas, ce que le regardeur voit, c’est un modèle posant pour figurer une odalisque ; il n’y a pas moins tableau idolâtre, et c’est pourquoi Olympia est une peinture moderne. Le modèle se pose là, comme Jeanne, accompagnante, se pose, au début du roman La Tannerie, dans l’écriture de Celia Levi. Aucun éréthisme, rien de médusé, aucun tremblement de chair, ni du modèle ni du peintre ni du regardeur. Dans Olympia de Manet, il n’y a rien que ce que la critique et l’Histoire en ont vu. Dans les deux plans-séquences de The Silent Cry de Dwoskin où joue Cosey Fanni Tutti, il n’y a rien à voir non plus, sinon, peut-être, ceci : dans le deuxième plan nu de Cosey, celle-ci est nue sur un lit en face de Dwoskin : le cinéaste et l’odalisque se regardent, celle-ci prend alors le combiné du téléphone sur la table de chevet près d’elle ; CFT simule une conversation, puis tend le combiné à Dwoskin qui la filme : « Pourquoi il n’y a personne au bout du fil ? », lui demande-t-elle peut-être.

   On se trouve, dans ce plan-séquence sur le lit de l’odalisque CFT pour Dwoskin, dans cette expérience de la limite que décrit le philosophe Boyan Manchev dans L’altération du monde, un essai qui cherche à développer une esthétique contemporaine à partir de la philosophie bataillienne, puisque les limites du corps nu de CFT semblent précisément ce qui résiste au sens : « La limite est donc un bord qui affronte, affirme ainsi Boyan Manchev dans L’altération du monde. Car affronter par la vue signifie précisément toucher. » [10] Dwoskin, voyeur et cherchant à filmer la chair vive de CFT, affronterait alors ce point aveugle entre le sens de la vue et celui du toucher, cette résistibilité de la chair à un sens, qui fait que CFT, sur un lit devant lui, est précisément ce qu’elle est, ni plus ni moins. L’odalisque accompagne même cette perte du sens intelligible à même sa propre peau, en imitant ingénument devant la caméra une simple conversation téléphonique, puis en tendant le combiné au cinéaste en train de la filmer : « Vois, Dwoskin, combien tout cela n’est qu’un jeu, mesures-en l’écart. », semble-t-elle lui dire.  

    Le problème – disons-le d’emblée – de l’esthétique radicale de Boyan Manchev, c’est que, comme la phénoménologie existentielle de Sartre ou celle, athéologique, de Bataille, elle reste rivée justement à une esthétique, donc à un « commerce des regards » (Marie-José Mondzain), elle ne sort pas d’un dispositif onto-théologique, au sens que Giorgio Agamben a donné à ce terme : l’héritage est celui, après Saint-Augustin, de la chute de l’homme à partir du péché originel commis par Adam et Eve. Dans un court texte, « Nudités », Giogio Agamben a montré combien notre philosophie contemporaine demeure, à ce propos, l’héritière de la scholastique[11]. Ainsi, Sartre lui-même, dans L’Être et le Néant, écrit sous la dictée de Saint-Augustin, il lui reprend ainsi les termes de la grâce, du corps et de la chair : « Le corps d’Autrui est originellement corps en situation, affirme Sartre dans L’Être et le Néant ; la chair au contraire apparaît comme contingence pure de la présence. »[12] Il y a donc une dichotomie entre le corps et la chair, chez Sartre, analogue à celle de la Genèse liant le corps d’Adam, recouvert du « vêtement de grâce », à celui, honteux, qui se doit d’être recouvert, après la faute originelle. Sartre poursuit ensuite, à propos de la chair : « Elle est ordinairement masquée par les fards, les vêtements, etc. ; surtout, elle est masquée par les mouvements : rien n’est moins « en chair » qu’une danseuse, fût-elle nue. »[13] La grâce cacherait donc la chair d’une danseuse nue, comme l’habit de lumière dont Yahvé a vêtu Adam et Eve dans la Genèse biblique. Ici, dans la citation de Sartre, j’aimerais qu’on m’explique comment les mouvements d’une danseuse occulte le fait qu’elle soit composée de chair, au même titre que n’importe qui. C’est que, continue Sartre, mis en situation, le corps de la femme ou de l’homme devient grâcieux, la grâce est même ce supplément d’âme qui rend l’homme humain : « Dans la grâce, écrit le philosophe existentialiste, le corps apparaît comme un psychique en situation. Il relève avant tout sa transcendance, comme transcendance-transcendée ; il est en acte et se comprend à partir de la situation et de la fin poursuivie. »[14]

    Chez Sartre, le concept philosophique de situation justifie le fait qu’il soit un philosophe matérialiste, existentialiste et communiste, et pas un catholique conservateur. Mais, ôté ici le vernis rhétorique du concept sartrien de « Situation », vous avez le commentaire qu’un missionnaire jésuite français du XVIIème siècle aurait pu écrire dans son journal intime, après son arrivée en Amérique. Après tout, rien dans l’éducation d’un jeune jésuite, ni même son confesseur au séminaire à la Sorbonne, ne l’avaient préparé à entretenir des relations intimes avec des Indiennes en tenue d’Eve ; il faut bien que cet intellectuel français de l’âge classique, à mille lieues de sa patrie et de sa famille, trouve une explication à ce qu’il vit désormais, le soir, au bout du monde. Son étreinte avec de jeunes indiennes nues, qui l’ont délibérément séduit, n’est donc pas charnelle, puisque, « mises en situation », elles sont, elles aussi, touchées par la grâce. Pour que le lecteur comprenne la « situation » qui nous occupe encore, je rajoute ceci : hors civilisation, les Indiennes n’étaient pas soumises à l’économie du sexe issue du capitalisme, et dont parle l’anthropologue Kristen Ghodsee dans Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme. Les Relations des jésuites, ce journal que les intellectuels d’Europe de l’âge classique ont écrit de leur périple dans le Nouveau Monde, regorgent de commentaires outrés sur les libertés « coupables » des peuples premiers, notamment sur les mœurs des Indiennes en Amérique : « les femmes non mariées jouissaient d’une liberté sexuelle illimitée, tandis que celles qui l’étaient pouvaient divorcer à leur gré. », commentent Graeber et Wengrow dans Au commencement était… (p. 65). Là, il y a eu une dissonance cognitive que l’on retrouve encore de nos jours, même chez nos philosophes les plus sérieux : il nous faut encore un frein, une forme de fascination coupable et dangereuse devant la chair.  

    Chez Boyan Manchev, le regard de l’odalisque dans l’Olympia de Manet, à cause de son indifférence glacée, fige ou pétrifie le spectateur, comme le regard de Méduse dans la mythologie grecque : "Si Olympia dépose l'Olympe et si elle le fait par la force droite de son regard, c'est que ce regard est fascinant. Dans ce regard se réveille le regard de Méduse.", écrit le philosophe dans L’altération du monde[15]. Il suffit pourtant de jeter un œil sur le tableau de Manet pour constater naturellement que notre imaginaire n’en sort aucunement pétrifié, à moins d’être un pudibond interdit par le sujet représenté, et encore. Le tableau est remarquable, c’est certain, et le petit chat noir, en bout de lit, très mignon. Une telle fascination provient, chez Boyan Manchev, de la philosophie de Georges Bataille et de l’impossibilité, éprouvé par nombre d’écrivains au vingtième siècle, de sortir de la culpabilité chrétienne. Malgré son athéologie, Bataille reste le dépositaire de la tradition chrétienne, même si sa volonté de s’en émanciper est remarquable en tous points et que ses écrits sont de ceux qui ont encore à nous indiquer des voies pour notre affranchissement personnel mais aussi politique. Pas plus le regard de l’Olympia de Manet que celui de CFT dans le film de Stephen Dwoskin ne fascinent ni ne pétrifient personne aujourd’hui. Cette fascination n’est plus celle de notre époque, mais celle d’un jeune missionnaire jésuite du XVIIème siècle encore actif de nos jours, et qui pourrait revenir plus vite qu’on ne le pense pour nous dicter notre destin, comme il l’a fait naguère dans les colonies. Et ici, malheureusement, l’organigramme plutôt fondamentaliste des juges américains à la Cour suprême des Etats-Unis n’est pas le seul indicateur inquiétant. L’évolution galopante du budget militaire dans les Etats dits « modernes » en est un autre. Et, dans ce domaine, que l’on se nomme Poutine, Biden, Macron ou Zelensky ne change rien au drame que vivons, puisque l’argent, que draine le complexe militaro-industriel, à l'Est comme à l'Ouest, justifie toutes les pertes humaines – et Docteur Folamour se lève à nouveau de sa chaise roulante, devant Biden cette fois : « Mein Führer, je marche à nouveau ! », s’écrie-t-il encore. Il se pourrait bien que, dans quelques mois, les femmes ayant traversé la frontière ukrainienne pour aller chercher leurs maris, ayant été enfermés dans une cave de la région de Louhansk pour avoir refusé de se battre, ne soient plus russes[16] ; il se pourrait que le tonnerre gronde aussi chez nous et que nos maîtres nous montrent, cette fois-ci, leur vrai visage et la façon dont ils nous ont toujours considérés : précisément comme des Indiens.

    C’est maintenant que je peux parler de Renée, dans le premier roman de Celia Levi. Renée, dont le prénom évoque, par une circonstance amusante, René, l'un des récits les plus connus de Chateaubriand.

 

 


[1] David Graeber parle un peu de ce phénomène de prostitution sacrée aux marches des ziggurats babyloniennes, dans L’anarchie – pour ainsi dire, aux pages 136 et 137.

[2] Philosophie de l’argent, Simmel. p. 264.

[3] On trouve, chez Simmel, une opposition de ce type, au début du chapitre 3 de Philosophie de l’argent, dans lequel il confronte les pulsions primaires de l’homme aux effets attendus de ces pulsions que l’argent peut servir. Ainsi, la fonction sexuelle exercée sur le mode animal relèverait, selon lui, de l’ordre des causes primitives, son « retard » par la recherche d’un effet attendu (soit ce que Simmel appelle une « série téléologique »), d’une forme de représentation mentale de l’objet sexuel souhaité, et par là même du désir sexuel en tant que phénomène d'ordre culturel. Pp. 235-236.

[4] Walter Benjamin, « Le capitalisme comme religion » (1921). In Fragments philosophiques, politiques, critiques, littéraires. Ed. PUF, 2001. Pp. 110-114.

[5] Serge Margel, « Le capitalisme comme religion. Weber, Benjamin et les enfers du puritanisme ». Revue Lignes, n° 57. « Puritanismes. Le néo-féminisme et la domination ». Editions Lignes. Octobre 2018. P. 35.

[6] Surhomme qui, à l’époque où le texte de Benjamin a été écrit, était d’avantage le fait d’une lecture pangermaniste de Nietzsche qu’à Nietzsche lui-même ; il faut le rappeler.

[7] Walter Benjamin, « Le capitalisme comme religion ». Opus cité. P. 112.

[8] Lire, à ce propos, l’essai de Lénine « Matérialisme et empiriocriticisme » (1908). Adresse url. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1908/09/index.htm

[9] Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité. David Graeber & David Wengrow. Editions Les Liens Qui Libèrent. 2021. P. 65.

[10] L’altération du monde. Pour une esthétique radicale. Boyan Manchev. Editions Lignes. 2009. P. 172.

[11] Nudités, Giorgi Agamben. Ed. Rivages poche / Petite Bibliothèque. 2012. Pp. 81-127.

[12] L’Être et le Néant, Sartre. Editions Gallimard. 1968. P. 458.

[13] Ibid.

[14] Ibid. P. 470.

[15] L’altération du monde, Boyan Manchev. P. 116.


mercredi 26 octobre 2022

DEUX TANNERIES - suite 28 : Sainte Fakma

 

Pierre Klossowski, Scène de tournage (1970)



« Musicalement, on n’est jamais trop parano.

Ça ne coûte rien et ça permet de rester en vie »

 

Frédéric Acquaviva, Enquête de fragrance pour musique létale

 

 

 

    Avant d’en venir à Renée, le personnage du premier récit de Celia Lévi Les Insoumises, il faut, dans cette suite et la suivante, montrer tout ce qu’elle n’est pas. Donc, montrer, révéler, comme, naguère, l’image d’une photographie, qui nécessitait qu’elle fût exposée à une lumière rouge dans une chambre noire, afin de pouvoir apparaître. Renée, comme je l’ai dit précédemment, est la jeune femme hédoniste vraisemblable de notre époque. Deux bains révélateurs devront être nécessaires avant d’aboutir à un développement photographique optimal : le premier bain révélateur est celui formé par Sainte Fakma, un personnage important du Nouveau Monde Amoureux, l’utopie de Charles Fourier. Le deuxième bain révélateur est, bien sûr, celui composé du récit de Cosey Fanni Tutti après sa rencontre avec Genesis P-Orridge, puisqu’une telle artiste incarne, selon moi, une forme d’émancipation sexuelle rendue possible, après les années 60, lors de la révolution culturelle.

 

    Fakma est un personnage utopique servant de modèle pédagogique à Fourier, lors de l’écriture en 1816 de son Nouveau Monde Amoureux. Si la Fakma de Fourier est dénommée sainte, ce n’est pas parce qu’elle a été canonisée par l’Eglise, bien au contraire : sa charité est d’un autre ordre que celui de la Bible. Fakma est plus antique, plus proche, en un sens, des personnages féminins de la comédie L’Assemblée des femmes, telle qu’Aristophane les a mis en scène à Athènes à la fin du quatrième siècle avant JC, que de la pensée chrétienne. D’une certaine façon, l’utopiste Fourier prend au sérieux un type de société, mis en scène avant lui par Aristophane, et qui était une satire de ce qu’était devenue la démocratie grecque à l’époque de Platon. L’utopiste emploie donc une satire politique célèbre de l’antiquité, où les femmes sont moquées, pour transvaluer sa morale, lui faire entendre une autre voix. Entre les réformes mises en place par les femmes grecques d’Aristophane après leur prise du pouvoir à Athènes et celles que Fourier imagine au début du dix-neuvième siècle dans son Nouveau Monde Amoureux (ou NMA), il y a donc un rapport certain, mais aussi des différences, comme on va voir.

    La première de ces différences, qui est essentielle, est celui du régime politique du NMA. L’assemblée des femmes chez Aristophane est un système institutionnel intégralement féminin, dont le régime est communiste, même dans le domaine de la sexualité ; le NMA établit, quant à lui, l’égalité des sexes et l’omnigamie (ce qui, l’on s’en doute, pour la mentalité des lecteurs du dix-neuvième siècle, sembla pour le moins aberrant), mais Fourier entend qu’il y ait encore des riches et des pauvres dans son utopie, afin de laisser aux hommes la possibilité de pouvoir changer de condition sociale (l’utopie fouriériste, si elle est un socialisme, demeure libérale, donc capitaliste). Même si le philosophe Engles a fait de Fourier un précurseur du communisme, celui-ci, en son temps, s’était bien gardé de l’être ; il n’y a même pas plus farouche opposant à une révolution politique, de quelque ordre que ce soit, que lui.

    En revanche, ce que Fourier conserve de l’agora féminine du grand Aristophane, c’est le droit selon lequel les femmes et les hommes laids, décatis ou impotents aient aussi une sexualité épanouie. Dans L’Assemblée des femmes, ce droit est instauré, après coup, pour pallier une injustice que la nature a causée, et il est exaucé en imposant, en retour, le devoir citoyen, qu’hommes et femmes jeunes, beaux et bien faits doivent à ceux que l’âge, la vie ou la fortune ont lésés : dans la comédie d’Aristophane, il y a l’obligation faite à la jeunesse et à la beauté de se laisser consommer sexuellement, un jour de la semaine, par celles et ceux qu’elles n’ont pas l’envie ni l’idée d’approcher : l’injustice due au sort est alors compensée par une autre forme d’injustice autrement perverse : le travail d’intérêt général sexuel. Ici, le génie de Fourier sur la comédie antique d’Aristophane a été de montrer que, par l’émulation pédagogique, ce qui naturellement rebute dans la laideur, le handicap ou la vieillesse peut devenir un objet de recherche convoité, si la culture offre des compensations d’ordre symbolique ou matériel. Dans les Phalanstères, le dévouement et la charité d’ordre sexuel sont alors recherchés, parce qu’ils permettent aux jeunes de parvenir à un titre honorifique des plus convoités, celui de saint ou de sainte mineurs[1]. Dans le Nouveau Monde amoureux, la jeune et belle Fakma est ainsi une sainte de l’ordre mineur et elle est donc respectée, désirée et, dans le même temps, vénérée pour cela. Chez Fourier, les problèmes de l’humanité, dont le sexe fait partie, doivent ainsi être résolus par l’émulation de tous par tous. Les passions, en l’occurrence, ne sont plus interdites mais approuvées, et leur cours toxique, néfaste ou nocif, est contrebalancé, donc équilibré, par la participation de chaque individu dans l’ensemble : chaque passion toxique ou nocive trouve son répondant dans l’un ou l’autre désir éprouvé par un membre quelconque de l’un ou l’autre sexe, exactement comme une note de musique en appelle une autre pour former une harmonie.

    Toutes formes de règles amoureuses, même les plus extravagantes, ne peuvent donc plus être réprimées, tout est réglé et régi par un Game vu, su et connu de tous, puisqu’il n’y a plus rien à cacher. En somme, l’amour n’est plus ce jeu fasciste que critiquaient David Graeber et Mehdi Belhaj Kacem dans L’anarchie – pour ainsi dire (et dont je parle à la Suite 24 de Deux tanneries). Le mystère des sentiments intimes étant réduit à portion congrue, nous sommes aussi aux antipodes de l’amour courtois et romantique. La monogamie et le mariage monogame ne sont plus considérés comme étant des institutions sacrées, mais, délaissés et méprisées comme étant des formes sociales ladres et avaricieuses, chaque habitant de l’un ou l’autre phalanstères du NMA s’adonne librement à la polygamie ou à l’omnigamie, à sa convenance. En outre, entre phalanstères, plusieurs joutes amoureuses arbitrées par des confesseurs, prêtres, matrons et matrones sont, chaque année, instaurées afin d’établir les phalanges championnes d’amour. Nous serions donc assez proches du monde sadique du divin marquis, reproduisant les erreurs et errances de l’Assemblée des femmes pour que maîtresses et maîtres en jouissent égoïstement, ou, même, le NMA est à quelques pas du roman d’anticipation Les Monades Urbaines de l’écrivain américain Robert Silverberg décrivant pour demain une dictature hédoniste, si chaque habitant n’était libre de disposer librement de son corps et de participer ou non aux activités de sa phalange, en fonction de ses envies et de sa personnalité. En revanche, Fourier est très clair là-dessus, dans le NMA, il y a toujours des transitions, contrairement à la société de consommation exhortant chaque heure ses membres : il y a donc des périodes où femmes et hommes peuvent se reposer comme ils l’entendent et selon leurs besoins : « Personne en Harmonie, déclare ainsi Fourier, n’est polygame habituel, omnigame habituel, personne ne se voue sans relâche à des céladonies[2] composées […] L’on pratique toujours des alternats d’amour égoïste qui est considéré comme un état de sommeil social. »[3]

    Le NMA de Fourier suit donc un ordre binaire entre activités sociales et repos individuel, assez proche de celui des Inuits, tel que l’anthropologue Marcel Mauss a pu l'analyser en 1904, dans son « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos ». Selon Marcel Mauss, dans l’ethnie inuite, il y avait alors, en effet, un dualisme fondé sur le rythme saisonnier caractéristique du climat arctique : la société eskimo était duelle, partagée entre le communisme économique et sexuel, durant l’hiver, et l’individualisme et la monogamie amoureuse lors de la saison estivale. Les phalanges du NMA elles-mêmes, si elles ne sont pas soumises à un rythme saisonnier aussi radical que l’Inuit (et pour cause), sont organisées par le même rythme duel : la période de repos, certes déconsidérée, puisqu’égoïste et monogame (et que les membres des phalanges prennent quand le besoin s’en fait sentir), puis les jeux socialistes et omnigames forment l’ensemble des activités annuelles du NMA. Mais l’amour sentimental ou « céladonisme » constitue la note fondamentale, le limon fertilisant le sol de la civilisation harmonienne ; pour Charles Fourier, l’amour pur et désintéressé, ou " céladonie ", demeure le sentiment amoureux le plus important, car il permet aux hommes et aux femmes de cultiver des liens profonds leur permettant de grandir. Rien n’est donc plus éloigné du monde décrit par Choderlos de Laclos dans ses Liaisons dangereuses. 

    Au cours d’une guerre galante, qui est une forme de joute d’amour à laquelle participent officiellement tous les Phalanstères d’Harmonie, le Tourbillon de Gnide (tel est le nom du Phalanstère évoqué par Fourier dans son NMA) capture une troupe de chevalerie errante où se trouve Fakma, personnage héroïne et sainte, révérée de tous. Celle-ci, qui se trouve aussi être une géante, en somme une merveille de la nature, cherchait alors à rentrer chez elle le plus rapidement possible, afin de se reposer de l’amour sensuel qu’elle venait de vivre trop intensément avec le Khan d’Arménie. Lors de la « Séance de rédemption », à laquelle les perdants doivent se plier, la règle veut que les otages dictent les conditions de leur libération à la phalange victorieuse ; les otages deviennent alors, par un retournement des valeurs guerrières dont les Harmoniens sont coutumiers, les hôtes, c’est-à-dire les invités en même temps que les maîtres de céans du camp vainqueur. L’écrivain Klossowski dans ses Lois de l’hospitalité reprendra un tel renversement des principes, qui forme même la matrice de son œuvre. Le philosophe René Schérer décrit ainsi, dans son essai Zeus hospitalier, le Game de la séance de rédemption : « La règle, écrit-il, est que les captifs, en séance public, se rachètent en se prêtant aux désirs des sociétaires du tourbillon, mais sous certaines conditions qu’ils fixent eux-mêmes, car rien ne se fait en Harmonie en dehors du consentement mutuel. »[4]

    Il faut ici répéter les derniers mots de René Schérer, qui forment la fiction légale fondant l’institution des échanges sexuels du NMA : « Rien ne se fait en Harmonie en dehors du consentement mutuel. » J’emprunte ici la notion de « fiction légale » à l’anthropologue Mary Douglas qui l’emploie dans son essai De la Souillure, lorsqu’elle décrit la façon dont les sociétés déterminent les échanges sexuels de leurs membres ; j’y reviendrai bientôt.  

    Dans le Nouveau Monde Amoureux de Fourier, puisque la parole et les corps doivent tous demeurer libres de leurs choix, il n’y a donc pas de vainqueurs ni de vaincus, ni gagnants ni perdants, au sens courant du terme. La Séance de rédemption est donc la poursuite de la joute d’amour que les Phalanstères organisent entre eux, son déroulement ludique établi sous la forme d’un règlement des comptes ouvert au débat. Le jeu amoureux continue sous la forme de la dispute, puisque perdants et gagnants (ou gagnants et perdants) ont leur mot à dire. Fakma accepte alors de se prêter à ses huit ravisseurs, ceux qui désirent une aventure amoureuse avec elle, mais à la condition que cette aventure avec l’un puis l’autre membres de Gnide soit, pour une fois, purement céladonique et désintéressée. Ce que la géante Fakma recherche alors, est, en quelque sorte, d’atteindre à la saison estivale, telle que les Inuits l’ont vécu avant l’arrivée des missionnaires jésuites (ce qu’on appelle encore quelquefois, de nos jours, une « intégration réussie dans la civilisation moderne »), loin des froids hivernaux du Grand Nord entraînant chaque couple eskimo à pratiquer l’échangisme. Fakma pense alors à elle et au repos, un repos, là, uniquement individualiste et égoïste, ce qui choque ses huit prétendants du tourbillon de Gnide, mais aussi tous les Harmoniens qui entendent sa proposition. Il leur semble alors que les règles et le principe-même de la séance de rédemption sont enfreints, qui plus est par une géante et une sainte. Le choix du repos lors de la période des guerres galantes est, selon eux, indigne de Fakma. La sainte accepte alors de se prêter à ses huit soupirants de Gnide, si l’un d’entre eux a, avec elle, une aventure purement céladonique (c’est-à-dire vulgairement platonique). Le dilemme, qu’elle provoque, devient alors proprement cornélien, puisqu’en Harmonie l’un des membres se devra d’être lésé, ce qui semble encore impossible aux huit soupirants. Répétons-le : en Harmonie le statu quo ne se conçoit pas, il n’y a pas de laissés pour compte.


 


Central Bazaar, Stephen Dwoskin (1976)

Extrait du film


    Si l’on en revient ici au film de Stephen Dwoskin, Central Bazaar, la frustration, que les acteurs anglais ont alors ressenti en 1976 dans la maison de Dwoskin, est due au fait que, dans nos sociétés, les pratiques amoureuses ne sont pas soumises à des règles du jeu ritualisées et à un Game – une telle idée nous paraît même proprement scandaleuse. Chacun en reste donc à son quant à soi, par peur de perdre la face – ce qu’on nomme le « respect de la sphère privée » et qui est censé nous protéger de toutes formes d’imprévu ou de prédation. Pourtant, le Game énoncé par Dwoskin aux actrices et acteurs de Central Bazaar est alors très clair : « Fais ce que voudras » Sous l’œil de Dwoskin et de sa caméra, jamais devise n’a même été plus limpide : actrices et acteurs sont alors aux portes de l’abbaye de Thélème, à l’orée donc du Nouveau Monde Amoureux, et jamais, peut-être, film n’a mis des actrices et des acteurs aussi près d’aboutir à une forme (certes éphémère) de communisme sexuel. D’où la frustration terrible des personnages que le film de Dwoskin dévoile à l’écran. Ainsi, à la fin des années 70, aux portes du NMA, les acteurs de Central Bazaar en reviennent, malgré eux, au refoulement de leurs pulsions, puisqu’aucune joute d’amour ni de séance de rédemption ne sont établies pour eux. Central Bazaar de Dwoskin révèle ainsi, de façon lancinante, comment la société de consommation laisse l’homme seul avec ses désirs, et la déréliction consécutive à un tel état d’insatisfaction. Critiquant le procédé par lequel notre civilisation fait l’économie de ses pulsions, René Schérer écrit à ce sujet dans Zeus hospitalier : « La société résout ce problème [celui que nul ne reste insatisfait] par le refoulement, une sublimation désexualisante. L’utopie harmonienne, dont le principe est que nul ne doit, ni ne peut renoncer à ses passions, met en jeu, nécessairement, des modes complexes de calcul passionnel et de combinaisons correspondant au problème : comment faire tenir ensemble des incompatibles ou des exclusifs ? »[5]  

     Aucune société ne prend en charge l’ensemble des passions humaines, aucune société n’envisage même qu’elle puisse ou qu’elle doive les exaucer ; au pire, elle cherchera à les réprimer ou à les criminaliser plutôt que de chercher à les satisfaire, au mieux elle demandera au cinéma, aux écrivains et aux artistes de les sublimer. Il est aussi, bien sûr, plus simple de choisir, comme mode de sélection de nos saints ou de nos héros, ceux qui sont parvenus à des formes de refoulement telles qu’ils ont atteint à l’excellence dans un domaine ou dans un autre considéré comme positif et sérieux (art, science, urbanisme, génie industrielle, valeurs militaires, charité, dévouement religieux ou philanthropie, etc.). Le génie de Fourier est d’avoir montré que l’exaucement de toutes les passions, même les plus singulières ou infamantes, pouvait être établi par l’ensemble des membres d’un groupe ou d’une société, sans qu’il n’y ait besoin d’en passer par le refoulement, les interdits ou la répression. Ainsi qu’on peut le voir, à la suite de la séance de rédemption racontée par Fourier dans son NMA :

    - La géante Fakma pose, comme on l'a vu précédemment, un nouveau dilemne à ses huit prétendants sociétaires du tourbillon de Gnide : l’un d’entre eux devra choisir une aventure purement platonique avec elle, pour que les sept autres puissent la consommer charnellement. Or, ce qui semble être un marché équitable n’en est pas un dans le NMA, puisqu’il faut satisfaire tout le monde. Ainsi, Clitus, l’un des huit soupirants de Fakma, quitte la séance de rédemption, scandalisé par ce qui lui semble être du chantage affectif ; il faut alors qu’un jouvenceau nommé Isaum, aspirant au titre de saint mineur (comme l’est Fakma) et « pro-saphien », prenne la place de Clitus et se dévoue à la séance céladonique avec la géante, pour que tout le monde y trouve son compte.

     Paradoxalement, dans le NMA, le problème n’est pas que les hommes aient des passions, le problème est de ne pas en avoir, comme le démontre le récit de Fakma, puisqu’un tel manque de passion est susceptible de laisser d’autres harmoniens insatisfaits. Il faut alors de jeunes Isaum, prostitués aspirant à une sainteté d’ordre mineur, acceptant en somme les variations saisonnières de leurs partenaires, entre un hiver orgiaque et un été égoïste et monogame, pour que l’utopie puisse se poursuivre harmonieusement. Ici, la bonne marche de l’Harmonie, tient au nombre des Fakma et des Isaum assez généreux et charitables pour désirer ce qui, ordinairement, rebute ou affaiblit. L'incomplétude est résolue par une pornologie établie sur la charité sexuelle ; une charité à la chair-même. 



Le groupe Throbbing Gristle - de gauche à droite : Chris Carter, Cosey Fanni Tutti, Genesis P-Orride, Peter Christopherson (Sleazy)

     Rien de tout cela n’existe, bien sûr, pour les acteurs de Central Bazaar de Stephen Dwoskin, rien du NMA ne semble pouvoir exister dans notre monde, et pourtant, la jeune Cosey Fanni Tutti, après le scandale de l’exposition Pornographie à l’ICA de Londres, se retrouve, bien malgré elle, à endosser la fonction de sainte de l’ordre mineur, au sein de Throbbing Gristle, le nouveau groupe qu’elle a fondé avec Genesis P-Orridge, pour qu’émerge, avec le mouvement punk, un nouveau genre musical : la musique industrielle. Entraînée dans la dynamique du groupe initié par GPO, elle endosse alors, coup sur coup, les rôles de Sainte Fakma et d’Isaum, afin que l’utopie thélémite de l’apprenti-sorcier Genesis puisse poursuivre son œuvre, bon gré mal gré. CFT devient alors une sainte paradoxale, essayant d’accorder l’inaccordable, entre un GPO narcissique et régressif, mais qui se trouve pourtant être, lors des concerts, une bête de scène charismatique, le musicien Chris Carter, qu’elle aime de plus en plus et qui devient l’ingénieur du son Throbbing Gristle – soit le premier mur du son de l’histoire émis en Europe sur les ondes radio – et Sleazy aka Peter Christopherson, un jeune artiste homosexuel fasciné par toutes les formes de jardins des supplices, et qui créera, après ça, le groupe Coïl, dont les nappes sonores sortent, comme ÇA, des bouches d’égouts, pour emmener sous terre les petits garçons fascinés par les clowns. Les origines du son de Joy Division, de Nine Inch Nail, l’album Outside de David Bowie en 1995 ou, hélas moins connu, le son brut et bruitiste électro du groupe suisse The Young Gods ou des ex-Tétines noires aka Dead Sexy, l’origine du son bruitiste dadaïste et électrochoc noise, tel qu’on peut l’entendre de nos jours, a son origine là, dans le dévouement d’une femme, pour que des particules inflammables puissent tenir ensemble dans le même caisson, jusqu’à ce qu’une masse sonore jamais produite émerge de leurs frictions et explose, comme le premier propulseur de fusée grillé dans le désert du Mojave par le pionnier Jack Parson.

    Le premier propulseur de fusée grillé dans le désert du Mojave par Jack Parson forme la source samplée du son Throbbing Gristle.

 

    Par amour pour le musicien Chris Carter, tandis qu’elle est en union libre avec Genesis, CFT sent qu’elle doit tout faire pour que le premier album du groupe voie le jour : ce sera un album blanc, comme une chemise de dossier, avec un titre de compte-rendu administratif, The Second Annual Report. Elle écrit, dans Art Sexe Musique, les raisons qui l’ont alors poussé à percer les tympans des Britanniques : « Perdre Throbbing Gristle, c’était perdre Chris [Carter]. C’était notre histoire d’amour qui faisait tourner la machine. Si j’avais quitté Gen à ce moment-là, ou si Chris était parti, TG serait mort avant même d’être vraiment né. Nous allions tous voir ailleurs, tantôt ouvertement, tantôt secrètement. Si TG était dysfonctionnel, toujours à deux doigts de sombrer, c’était à cause de ses composants : comme nos machines, nous risquions de basculer dans le vide à force de repousser les limites. Par contre, abstraction faite des tensions qui venaient de nos relations, j’adorais TG. C’était la première fois que j’étais contente de faire du son, que ça m’inspirait. Explorer de nouvelles façons de faire un autre genre de ̎ musique ̎ , c’était enivrant. Je sentais la découverte approcher : il y avait tellement de choses à faire. »[6]



 Throbbing Gristle : The Second annual Report



    Pour garder Chris Carter, le bruit de l’explosion Throbbing Gristle doit alors être optimal et l’Harmonie fouriériste devenir Dysharmonie. Les quelques rares anglais qui achèteront la première mouture de The Second Annual Report deviendront musiciens et terroristes dans un même élan. Mais ici, les bombes sont sonores, la seule victime des attentats de Fakma aka CFT est la membrane séparant le canal auditif de votre oreille moyenne. Vous pouvez toujours demander à votre ORL un mot en vue d’un procès contre le groupe, peut-être CFT vous répondra-t-elle. « À l’atelier, raconte CFT,  nous utilisions les fréquences les plus extrêmes pour faire des expériences et l’un d’entre nous restait à côté du ̎ bouton d’arrêt d’urgence ̎, pour couper le courant quand le son devenait insupportable. Nous nous sommes retrouvés dans des états de vision ̎ tunnellaire ̎, l’estomac pris de spasmes, le pantalon plaqué sur les jambes. »[7]

     Le lecteur imagine généralement assez mal que la musique puisse être polluante ou létale, ou qu’une enquête de flagrance puisse être mise en œuvre contre elle, il y a là comme une dissonance cognitive. « La musique adoucit les mœurs » estime la raison, c’est même une opinion contre laquelle elle a du mal à lutter ; il en demeure un point sourd dans les canaux auditifs, pendant du point invisible dans l’œil. On comprend encore plus difficilement qu’une jeune femme puisse se mettre en quatre, jouant les mères, les femmes dominatrices et soumises, apportant l’argent du foyer, son chorus à la guitare puis les courses, au milieu de trois apprentis musiciens, pour qu’une telle pollution sonore advienne – et non seulement qu’elle advienne, mais aussi qu’elle entraîne, après coup, un nouveau genre musical, ayant son étiquette Musique industrielle dans les bacs de disques, à côté du punk et de la musique indépendante, à partir des années 80. C’est pourtant ce qu’a fait CFT en réalisant pour elle-même sa propre bulle de subculture.

    Donc, CFT est Fakma et Isaum dans le même temps, instituant dans Throbbing Gristle la fiction légale du gagnant-gagnant, à chaque séance de rédemption dans son couple à quatre, qui ne nous paraît impossible, utopique, ou simplement inédit et excentrique, que parce que nous avons la vue courte. Dans un essai De la souillure, l’anthropologue Mary Douglas montre pourtant comment, dans certaines sociétés, des formes d’union libre peuvent être acceptées pour les femmes et les hommes, afin que la paix des ménages ait lieu hors mariage. Mary Douglas écrivait à ce sujet dans De la souillure : « Dans de nombreuses sociétés où les individus ne sont ni contraints ni tenus de jouer le rôle sexuel qui leur est imparti, la structure sociale repose cependant sur l’association des sexes. On trouve dans ces sociétés des institutions particulières, subtiles et casuistiques, qui apportent un soulagement, de l’aide. Les individus peuvent, dans une certaine mesure, céder à leurs penchants, parce que la structure sociale est assouplie par des fictions diverses. »[8]

    Le NMA de Fourier est donc un scénario social vraisemblable et qui se retrouve dans nombre de cultures et de communautés, comme le prouve le récit de vie de CFT lui-même. La communauté avec laquelle CFT a vécu relève, par ailleurs, d’une catégorie sociale analysable, dans la théorie culturelle formulée par Mary Douglas après son essai De la souillure. En tant que phénomène contre-culturel, le groupe de Throbbing Gristle appartient, de par sa constitution et les valeurs culturelles qu’il prône, à la catégorie Secte de la théorie culturelle de Mary Douglas. La Secte, comme structure sociale, qui n’est pas nécessairement religieuse ni néfaste, se situe à côté de celle de la Hiérarchie, du Marché et des Isolés, et elle se retrouve à devoir cohabiter, bon gré mal gré, avec elles. Les Isolés forment eux aussi une structure analysable, même s'ils constituent, selon M. Douglas, une masse plutôt atomisée.

    On peut décrire la structure de la Secte, telle que définie par la théorie culturelle, de la façon suivante : la secte peut désigner le groupe des prophètes de tels ou tels peuples premiers, mais aussi le parti bolchévique avant la révolution russe de 1917 ou le courant actuel de l’écologie politique (Pour certains anthropologues comme Mary Douglas et David Graeber, Marx et Bakounine sont des prophètes, ce qui, à l’occasion, fait se fulminer le philosophe Alain Badiou, pour qui le communisme reste une idée moderne). La Secte est un groupe soudé qui possède des liens d’amitié forts, la communication est horizontale, sans rapport hiérarchique direct ou indirect entre ses membres. La Secte cherche à former une enclave, en marge et à la périphérie de la société à laquelle elle appartient et qui, selon elle, constitue un risque – qui peut être bien réel mais aussi illusoire –, et contre lequel elle peut chercher à se protéger et résister (ainsi des premiers chrétiens dans les catacombes à Rome, mais aussi les gnostiques du deuxième siècle après JC ou les cathares au XIIè siècle, toutes formes de minorités culturelles devant se défendre peut ainsi se retrouver à devoir se constituer en tant que Secte). La Secte, comme structure, emploie donc généralement la Mètis ou art grec de la ruse, dans ses rapports avec les autres aires culturelles, et notamment avec celle du Marché (chevalerie, banque, commerce, entreprise) et des Hiérarques (Eglise, Etat, Bureaucratie, Ecclésia grecque, etc.). La secte, comme structure et enclave, forme ainsi une dynamique essentiellement négative au sein de la société, elle désigne, en somme, (et qu’elle le veuille ou non) les franges, les marges, l’espace flou et liminaire entre le profane et le sacré, le propre et l’impropre, le bien et le mal ; elle est le déchet et le terreau, la putréfaction et la régénération des sols, des êtres, des symboles et du vivant. Son discours et son idéologie sont donc intrinsèquement ceux de la dialectique, de l’utopie et du millénarisme.   

    Ainsi, la femmanimale Cosey Fanni Tutti joue en 1977 les actrices du X pour son art en même temps que les musiciennes, mères charitables et ramenant l’argent du foyer dans son ménage libre à quatre, pour que les machines du musicien Chris Carter, qu’elle aime alors de plus en plus, lâchent leurs bombes sur les ondes, avant le splitt fatal, l’obsolescence programmée de la Secte Throbbing Gristle. CFT est Sainte Fakma et Isaum pro-saphien pour le fils unique Genesis P-Orridge, Brille-babil de la contre-culture, ensuite pour Chris Carter qui deviendra sa moitié, enfin pour l’artiste du gore et médecin légiste inverti Sleazy aka Peter Christopherson, qui deviendra après ça le musicien magik du groupe Coil.

      Ici, contrairement aux utopies, tout dysfonctionne, les êtres et leurs actes deviennent déceptifs, tout augure le point de rupture, la faille fatale qui grandit vaille que vaille, à mesure que les masques tombent. Chacun joue pour lui son air préféré. C’est l’été sur la banquise, les corps – surtout celui de Genesis – se relâchent, attendant qui sa tasse de chocolat, qui sa sucette, de l’argent ou à tirer la couverture sur lui. L’ingénieur du son industriel Chris Carter se retrouve alors souvent bien seul à devoir remplir son cahier des charges, il rêve, naturellement, d’envoyer tout balader. Par contre, quelque chose couve, grossit, se développe puis sort du sol, les cadavres remontent à la surface, telle la charogne du jeune Philippe Greenleaf, pris dans les cordages, à l’arrière du voilier d’Alain Delon, dans le film Plein Soleil de René Clément. Peter Christopherson a déposé le nom Industriel Record qui devient alors l’un des tout premiers labels indépendants de l’histoire du rock, avec New Hormones, le label du groupe punk des Buzzcocks. Le mal, oui, remonte à la surface, l’infamie devient une marque de fabrique, et New Hormones des Buzzcocks, tout indépendant et punk qu’il soit, fait, à côté, figure de maison de disques pour jeunes filles et catéchumènes. Le logo d’Industrial Records représente un des crématoires du camp de concentration d’Auschwitz, le slogan choisi est « Industrial Record for industrial people » ; jamais logo et slogan n’ont été plus infamants, la stratégie marketing fonctionne alors sur le mode du repoussoir, aucune industrie musicale ne peut alors voir ni entendre cela. La guerre totale devient une ritournelle mise en boucle par les premiers samples musicaux. En sommes, pour reprendre le titre d'un livre de l'historien du nazisme Johann Chapoutot : vous êtes libres d'obéir. 1992 : le groupe Nine Inch Nail diffuse Happiness in Slavery, version courte du Discours sur la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie. Nous en sommes encore là. 

    1981 : l’écrivain William Burroughs publie en cassettes sur Industrial Records, quelques-unes des archives sonores de sa révolution électronique : ce sera Nothing Here Now but the Recordings. Burroughs imagine encore alors que le bruit entropique des communications de masse peut fonctionner comme une entité virale, un virus permettant de déconstruire l’esprit de l’auditeur pour le sauver.

    Une forme de pollution poétique et sonore qui deviendrait par là-même régénérante ; une part maudite de la communication, sa négativité absolue, en mode fusion de masse, et capable, semble-t-il, de déconditionner les usagers de la société de consommation.

    On y croit.

    On voudrait y croire encore.

    La charogne de Philippe Greenleaf à l’arrière du voilier, pour Alain Delon, est une image, celle de la dernière séquence du film Plein Soleil dans le film de René Clément. Le mal est montré de face, sans filtre, un peu comme si l'on met un chat le nez dans sa merde, en espérant qu'il ne recommencera plus. On espère, on y croit, comme au cut-up, à la révolution électronique de Burroughs ou aux vaticinations des derniers prophètes, rouges ou verts, appelant à une société de la sobriété, avant Armageddon.   

    On imagine Armageddon.

    A force d’alarmes et d’alertes incendies, plus personne ne voit l’incendie pourtant. À qui est cette odeur de brûlé ? C’est ma peau ou bien quelqu’un d’autre crame dans la pièce ? On voit le cadavre de Philippe Greenleaf, plein soleil sur son cadavre. Le cadavre de Philippe Greenleaf est à l’écran. Philippe Greenleaf est bien mort. La maison brûle bien elle aussi, comme le pavillon d’or pour Mishima. 

  Le petit chat se sent coupable maintenant d'avoir foutu la merde, il vous promet qu'il ne recommencera plus. Faites-lui confiance.



 



William S. Burroughs - Nothing Here Now But The Recordings (LP)


 *



Plein soleil, film de René Clément (1960) 
- Photographie de la séquence finale : le cadavre de Philippe Greenleaf




[1] Ici, je ne rentrerai pas dans les détails de la classification de Fourier entre héros et saints, ou majeurs et mineurs, mais une telle classification, dont les utopistes sont généralement friands, se trouve aisément dans Le Nouveau Monde Amoureux, pour qui le souhaite.

[2] Dans l’échelle des transformations du sentiment amoureux, le premier stade est, chez Fourier, celui du céladonisme, ou amour pur, sentimental et « dégagé de désirs sensuels », où se nourrissent toutes les illusions romantiques ou romanesques. A partir du céladonisme, qui est l’essentiel (et forme une « base » comme la base de la pâte dans la pâtisserie), l’utopiste élabore une échelle de cinq stades amoureux aboutissant à l’omnigamie et à l’orgie.

[3] Charles Fourier, « De l’alternat en amour (en éclipse et combiné) » In Théorie des quatre mouvements, Fourier. Editions Les Presses du Réel. Collection « L’écart absolu ». Dijon : 2009. P. 495.

[4] René Schérer, Zeus hospitalier. Éloge de l’hospitalité. Editions La Table Ronde. Coll. La Petite Vermillon. 2005. P. 180.

[5] Ibid. P. 182.

[6] Cosey Fanni Tutti, Art Sexe Musique. Pp. 217, 218.

[7] Ibid. P. 234.

[8] Mary Douglas, De la souillure. Essai sur les notion de pollution et de tabou. Editions La Découverte. 2001. Chap. 9 « Le système entre en guerre avec lui-même », où Mary Douglas parle précisément du risque social de la guerre des sexes. P. 156.





dimanche 18 septembre 2022

POLITIQUE DE L'AUTEUR n° 4

 



J'ai le plaisir de publier à nouveau dans la revue Politique de l'auteur de Philippe Blanchon, revue consacrée au cinéma et à ce qui fait cinéma.

Dans ce numéro, René Noël a écrit un texte remarquable sur le cinéma d'Ozu, Jacques Sicard nous parle de Vitalina Varelale film du cinéaste portugais Pedro Costa. Je traite pour ma part de l'iconoclasme au cinéma, donc (pour une bonne part) du cinéma de Godard. L'écrivain Alphonse Clarou propose, quant à lui, une lecture de Not I de Samuel Beckett et de ce que ce texte est devenu au théâtre et au cinéma. Enfin, Olivier Gallon traite du miroir dans le cinéma d'Hitchcock. 

Traduction d'un inédit du poète objectiviste américain Louis Zukofsky sur le cinéma de Charlie Chaplin (1967).


Bon film !

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