jeudi 17 décembre 2020

FANONS


 


Soujeu,

le hasard heureux

joue le noir,

         lumière anthracite

         entre pupille

    crista Œil lin

         lumière jets lumineux

         à même là

… mais où nous

pouvons repérer chaque fois

des termes non absolument

confondus…

 

Antre-A-Site

par réfraction

Magma Œil

 

        Fronce

Tératome

caché

sous de la mousse

dans le coin d’une croûte,

croquis de Jérôme Bosch

ou d’Odilon Redon .

 

Chaque foyer de l’épiderme

possède son lare niché

derrière une squame .

 

 

 

 

 

 

 

 

Les ruses d’Ulysse,

caché dans un cheval

ou sous un mouton,

proviennent du clair-obscur des

chairs, de leur miroitement-extension

infinie,

         touchant sa cornée,

                   comme, sur les eaux, l’ondoiement des

Sirènes envoyées contre lui

par Neptune .

 

         Les ruses d’Ulysse, mais aussi

celles du prophète Jonas,

         soujouant contre Dieu,

et s’agrippant aux dents

intérieures d’une baleine,

         les fanons, lames cornées

aussi pures que de l’ivoire,

pour ne pas être rejeté

sur la terre ferme .

 

         Ruses d’Ulysse,

tout homme qui cherche à

déjouer la volonté des dieux

         en use

         l’homme

                         use

                                la Mètis grecque,

         la sagesse des anciens sages,

mais aussi celle des poètes,

         avant que Platon ne

les chasse de la cité .

 

 

 

Le soujeu .

Le soujeu .

 

 

Diogène pris en otage en mer,

         tandis qu’il se dirigeait vers Egine .

         Diogène, surnommé par Platon le Socrate fou,

    vendu à Corinthe comme esclave par des

pirates .

« - Que sais-tu faire ? lui demandèrent les pirates .

Sous quel titre doit-on te vendre ?

- Je sais diriger les hommes,

leur affirma Diogène. Mettez ceci

sous ma pancarte, voici ce que

devra lire mon acheteur :

                                               " Diogène,

                                           capitaine en vies

                                                humaines ." »

 

Et Diogène, après avoir

été fils du grand argentier de Sinope

et mendiant sur les places d’Athènes,

         devint le précepteur des fils

d’un riche marchand de Corinthe .

 

         Aussi, lorsque ses amis vinrent

lui rendre visite pour le racheter

et qu’il redevînt à nouveau un homme

plutôt qu’un esclave, celui-ci refusa :

         « Le lion est le maître de

celui qui lui apporte à manger. »,

leur déclara-t-il .

 

 

La mètis grecque

        Le soujeu

 

Niché sous l’aine, derrière les

fanons d’une baleine ou

à l’abri dans la maison d’un

riche marchand corinthien,

                   soujouez,

                   vous soujouez vous aussi,

                   vous freinez les cadences

à l’usine,

                   vous baissez le rythme

des pulsations-machine

et celles du système .

 

Théorie de l’échec

et technique du détail lumineux,

c’est tout un .

 

Comme Ulysse, vous ne serez personne

         dans la grotte du Cyclope

         et lion pour les deux fils

d’un riche marchand corinthien .

 

                   Soujouez, vous

aussi, pour survivre, plutôt

que d’être mangés par les

hommes .

 

                   Gouvernez les hommes

                   derrière vos machines .

 

         Et vous, poètes,

vous devez, vous aussi, soujouer

pour pouvoir survivre .

         De tous les temps,

vous avez dû soujouer

         et composer avec la mètis .

 

    Vous freinez la machine

poétique,

     vous avez appris à freiner sa

cadence quand il le fallait .








 Voilà,

         tu as assez écrit pour

         aujourd’hui,

                   il faut te reposer .




 






















*
*  *











 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        


 

mardi 27 octobre 2020

Règle du Ringolevio n°5 : se reconnaître, ne pas se reconnaître

 



 Règle du Ringolevio n°5 est la suite de mon texte sur la vie de l'artiste américain Emmett Grogan. 

On peut trouver, sur ce Blog, les règles du Ringolevio 1, 2, 3 et 4. La règle du Ringolevio n° 4 a été publiée en mars.

On peut aussi trouver Ringolevio, l'autobiographie "authentique" d'Emmett Grogan ici.


*


    De retour en Italie après le meurtre de l’homme de paille l’ayant dénoncé à la police, Kenny Wisdom réussit le concours d’une école de cinéma importante à Rome, et il réalise un court-métrage qui gagne un prix lors d’un festival, Un dimanche après-midi de Billy Brown, dans lequel il joue le rôle d’un jeune psychopathe mêlant sa vie à des actions violentes, commises, dans des films célèbres, par des personnages désaxés. Or, se découvrir ainsi à l’écran jouer le rôle d’un fou furieux le perturbe : « À un moment donné, raconte Grogan, totalement obnubilé par l’une de ses compositions, il [à savoir, ici, Billy Brown, le personnage que Grogan joue dans son film]… il croise un promeneur solitaire sur la rive du lac du parc. Intimement convaincu que la scène fait partie intégrante de l’histoire qu’il est en train de se raconter, il agresse sauvagement l’homme, le laisse sur le carreau et fait rouler le corps dans le lac. Puis il reste planté là, à contempler le cadavre qui surnage encore, à le narguer en mimant caricaturalement des poses de Marlon Brando, James Dean, Richard Widmark ou Montgomery Clift. » 

    Le court-métrage se termine enfin sur une course-poursuite en voitures entre Billy Brown et la police.

    Se découvrir ainsi nu, mis à l’écran, traumatise profondément Emmett Grogan, tandis que le film est projeté durant le festival de cinéma. Il comprend peut-être alors – sait-on  jamais ? – que la vie n’est pas qu’un rôle que l’on joue. Le lendemain, le directeur du centre de cinéma, ayant appris que Kenny Wisdom, ou Emmett Grogan, ou… (?)…, a un casier judiciaire, l’enjoint à quitter fissa son école, et son prix, tout juste obtenu, lui est retiré. Billy Brown, ou Eugen, ou Emmett Grogan, ou Kenny Wisdom ou Johnny Mullane ou même « algue libre », mais toujours en état de choc, décide alors de partir, sur un coup de tête, en Irlande à Dublin, la terre de ses ancêtres, pour essayer de se retaper, se mettre au vert et retrouver ses sources. Là, ses péripéties se poursuivent, puisqu’il rencontre des membres de l’IRA, avec lesquels il sympathise, et il participe même carrément à des attentats terroristes…

 

*


ENTRACTE : BILLY BROWN


    Huit ans plus tard, en 1972, Billy Brown est invité sur CBS pour participer au jeu télévisé To Tell The Truth présenté par Garry Moore. Billy Brown a accepté de venir à ce jeu télévisé pour promouvoir Ringolevio, son autobiographie. To Tell The Truth est une émission à succès où il faut découvrir un personnage singulier parmi trois individus qui revendiquent son identité. Un jury de quatre membres est chargé de poser des questions aux trois protagonistes, afin de déterminer lequel est le vrai[1].

    Le présentateur Garry Moore (ton emphatique)Rencontrons maintenant un homme de l'apogée du Flower Power, écoutons la chronique sur la contre-culture de Billy Brown. Il dit : « Je suis Billy Brown. J'ai passé une grande partie de ma vie à nager contre le courant culturel dominant en Amérique. Je vis dans le quartier Haight-Ashbury de San Francisco. À l’apogée du mouvement hippie, j’ai été responsable de la mise en place du mouvement des Diggers. Les Diggers étaient un groupe épris de liberté dont les magasins et le théâtre gratuits sont devenus légendaires. J'ai écrit un livre racontant ma vie, l'époque et le contexte du mouvement hippie avec ses héros et ses anti-héros, qui s’intitule Ringolevio. Le livre a été nommé ainsi à cause d’un jeu de rue célèbre à New York, qui permet aux enfants de cette ville de tester leur capacité à lutter pour durer et gagner. Signé Billy Brown. »

    Trois Billy Brown entrent alors sur le plateau du jeu sous un gimmick. Leur silhouette est d’abord dans l’ombre, puis gros-plan caméra sur leur visage en pleine lumière. Chacun d’eux affirme naturellement être Billy Brown. L’animateur les convie ensuite à s’installer à des pupitres devant les quatre membres du jury, et To Tell The Truth peut commencer…

 

*

 

    Le court-métrage Un après-midi de Billy Brown, qu’Emmett Grogan déclare avoir jeté à Rome dans le Tibre avant son départ pour Dublin, fonctionne ici comme une mise en abyme, non seulement de Ringolevio, le livre, mais de la vie même de Grogan. Si B. Traven et Georges Devereux ont pu jouer, eux aussi, avec leur identité, mais considéraient leur œuvre littéraire comme essentielle, là, au contraire, la vie prend le pas sur l’œuvre. Un jeu-télé comme To Tell The Truth a, probablement, ici autant de valeur qu’Un après-midi de Billy Brown, le premier film réalisé d'Emmett, et peut, tout autant, être jeté dans l’eau du Tibre, lorsque le besoin de changer d’air se fait sentir. Que montrent Un après-midi de Billy Brown avec le show To Tell The Truth ? Un être aliéné et, dans le même temps, maîtrisant la société du spectacle et l’industrie du cinéma -- aliéné et, simultanément, en pleine possession de ses moyens et des codes du spectacle.

    L’un et l’autre, algue libre.

    A-t-on besoin alors de savoir si le film de Grogan Un après-midi de Billy Brown a bel et bien existé ? 

Bien sûr que non :

    - Billy Brown est l’ombre d’Emmett Grogan, de celle qu’il a besoin d’exorciser pour devenir autre, encore et toujours : adorcisme et exorcisme.

    - Billy Brown fait penser aux hybrides monstrueux d’Ambroise Paré.

    - Il fait penser au Change now hippie, au « Je est un autre » de Rimbaud, aux hétéronymes de Pessoa, au Christ du dadaïste berlinois Johannes Baader, à Lord Patchogue, le reflet dans le miroir de Jacques Rigaut, au Pandrogyne Genesis Breyer P. Orridge comme au Serpent à plumes de D.H. Lawrence.

    - Billy Brown fait aussi penser, a contrario, au personnage et narrateur de Cinéma, le récit de l’écrivain Tanguy Viel.

    Dans Cinéma, un homme, dont on ignore à peu près tout, est obsédé par Le limier, un film de Mankiewicz sorti en salle en 1972, au moment où Ringolevio est publié. Le narrateur de Cinéma de Tanguy Viel, tout autant que Billy Brown, est aliéné par l’industrie du cinéma ; la seule différence, c’est que le personnage de Cinéma ne rejoue pour lui qu’un seul film, Le Limier de Mankiewicz ; Billy Brown rejoue, quant à lui, tous les films américains ayant présenté à l’écran des désaxés, marginaux, ratés, forcenés, frontaliers, fous, schizos, détraqués de l’histoire du cinéma US.

    - On peut ainsi lire Ringolevio comme le négatif du film Cinéma de Tanguy Viel.

    - On peut aussi lire la vie de Grogan comme une filmographie inédite jetée dans l’eau du Tibre ou du Nil, tels Romulus et Rémus ou Moïse, et échappant ainsi, à chaque fois, au fleuve comme au rituel judiciaire de l’ordalie : ici le fleuve jugera si l’enfant, qui lui a été jeté en offrande, est digne ou non de survivre.

    Qu’est-ce qu’une filmographie ? C’est l’inventaire des films réalisés par un acteur. Or Billy Brown, comme nom multiple[2], présente, quant à lui, un seuil, le passage de la carrière cinématographique de l’acteur américain d’avant-guerre, qui cherchait à être reconnu d’un film à l’autre –  comme le cigare pour Groucho Marx ou le clou de cercueil d’Humphrey Bogart collé au visage de l’acteur –, à l’impermanence des rôles de la star après les années 60, passant – algue libre – d’un personnage à l’autre, d’une interprétation à la suivante, sans lien logique, et mimant, singeant, doublant et redoublant ainsi la vie ondulatoire, ballottée, atomisée et recomposée de ses contemporains.

     Il y a ainsi eu, à partir des années 60, un passage du cinéma de papa au film mainstream propre à la société de consommation, et un cinéma underground, contre-culturel, que Billy Brown ne cherche même pas à connaître ni à apprécier, puisqu’il court, puisque la vie, les accidents de la vie le font courir, comme un Buster Keaton éprouvant sa résilience sur des routes qui le mènent de Hollywood à New York puis à San Francisco, un Buster Brown dans le rôle de l’anarchiste courant après les révolutions, un Billy Keaton dont le visage changerait d’un plan-séquence à l’autre : il s’était vu à Rome devenir Billy Brown, mais a couru à temps contre cette annihilation de son moi, s’est fait virer de l’école de cinéma où il était étudiant, a jeté, après ça, son film dans le fleuve du Tibre, puis il est parti à Dublin, rencontrer ses ancêtres irlandais pour retrouver ses origines, a été intégré après ça dans un groupe de terroristes de l’Ira et a fait sauter des ponts : l’art de la feinte est « une seconde nature pour [Billy Brown], et, en conséquence, il décida d’adopter une nouvelle identité avant d’aller battre les sentiers de la contre-culture. », écrira-t-il plus loin[3].

     Où trouve alors à crécher Emmett Grogan, après avoir atterri à Dublin en Irlande ? A la pension The Brozen Head, l’une des plus vieilles auberges de la ville, celle-là même où a dormi, avant d’être arrêté par les Anglais, l’insurgé irlandais Robert Emmet, en août 1803. Un mois plus tard Robert Emmet fut exécuté par le gouvernement britannique : « Le discours qu’il prononça lors de son arrestation contribua à forger une aura romantique, écrit à ce propos Agnès Maillot qui est historienne du mouvement de l’IRA. " Lorsque mon pays prendra sa place parmi les nations de la terre, alors, et seulement alors, mon épitaphe pourra-t-il être inscrit.", déclara-t-il. À ce jour, le site de la tombe d’Emmet reste encore inconnu. »[4]

 

    Le dernier attentat qu’"Emmett" (avec deux t) Grogan prétend avoir commis, est celui de la « Tour Nelson » sur O’Connell Street, afin de faire sauter la statue du britannique Lord Nelson. Or, de Tour Nelson, il n’y en a jamais eu à Dublin, en revanche une colonne Nelson, oui. Une colonne sur laquelle trônait un amiral Nelson, héros à Trafalgar contre Napoléon. L’IRA a bien fait exploser cette statue sur sa colonne en 1966, alors qu’Emmett Grogan était à San Francisco, sur Haight Ashburry, en plein dans des actions de rue avec son groupe, les Diggers. Mais Billy Brown, alias Emmett Grogan, n’en est pas à une feinte ni même à une supercherie près.



[1] On peut voir l’émission To Tell The Truth à laquelle Emmett Grogan a participé à l’adresse url suivante : https://www.youtube.com/watch?v=uPE7cnUey4E&feature=player_embedded

 

[2] « Un nom multiple est " un nom que quiconque peut utiliser " : ceux qui l'ont inventé, qu'ils soient connus ou inconnus, des individus ou des groupes, ne prétendent ni au monopole de son usage ni à un type quelconque de droits de propriété intellectuelle. Or de tels noms peuvent être plus que la simple expression du désir des usagers de préserver leur anonymat : le nom, en tant qu'expression d'anonymat, a beau n'être qu'une lacune, un signe sans signification en lui-même, il peut encore devenir un puissant signifiant s'il est relié avec une praxis reconnaissable et identifiable. Il désigne alors non seulement cette praxis (artistique, politique, religieuse), mais lie celle-ci simultanément à la figure d'une personne imaginaire. Lorsque la praxis devient reconnaissable et se remplit de vie, la personne prend également vie. La figure prend des contours, elle atteint une histoire, un mythe. Dans la mesure où les gens rentrent dans cette histoire et prennent part aux pratiques reliées aux noms multiples, elles deviennent réellement parties intégrantes de la personne imaginaire et collective : la praxis individuelle est imprégnée de pouvoir par le biais du mythe collectif et simultanément reproduit celui-ci. Et inversement, si la praxis perd ses contours et son pouvoir de signification, la personne collective dans laquelle cette praxis est incarnée meurt également. » Autonome A.f.r.i.k.a. Gruppe, collectif d’activistes et d’artistes internationaux. Article « Tous ou personne ? Noms multiples, personnes imaginaires et mythes collectifs » Décembre 2002. Site Transversal Text, url https://transversal.at/transversal/1202/aag2/fr

[22 juin 2019]

[3] Ringolevio, p. 329.

[4] L’IRA et le conflit nord irlandais, Agnès Maillot. Presses universitaires de Caen, « Quaestiones ». 2018.


[1] Ibid. P. 249.

vendredi 23 octobre 2020

Ar Xudi, nouvelles d'un futur probable

 



    Je suis très heureux de voir mon texte publié, dans Ar Xudi, nouvelles d'un futur probable, un recueil de nouvelles d'anticipation édité par le réseau des Alliances Françaises, une organisation qui cherche à promouvoir la langue et la culture françaises dans le monde.

    Ce projet littéraire a été initié par l'Alliance française de Quétéraro au Mexique. 

   Ar Xudi, dans une langue parlée au Mexique, le hñahñu, signifie "demain". Dans une période telle que la nôtre, aux prises avec le covid-19, "Ar Xudi" ou "Demain" sont des mots chargés d'incertitudes ; d'où le besoin, que l'on a, d'imaginer une suite ou des suites possibles. Je dois dire que, pour demain ou Ar Xudi, j'ai pris quelques libertés, puisque ma nouvelle d'anticipation ne se déroule pas dans vingt-cinq ni même dans cinquante ans, comme il se doit, mais dans quatre mille ans... Cette nouvelle s'intitule Loving 2 et elle raconte comment des hommes du futur verront notre histoire récente, non celle du Covid-19, mais l'affaire Loving contre l'Etat de Virginie qui s'est déroulée en 1967 devant la Cour suprême des Etats-Unis. La Cour suprême d'alors affirmait, à nouveau, la légalité des mariages mixtes, de quelque couleur, culture ou communauté qu'on soit.

Cette nouvelle a été publiée en français et en anglais par les soins de l'Alliance française de Bahrain. Une interview en podcast ainsi que la participation d'un musicien électro devraient suivre. Je remercie ici Saïd Nourine, le directeur de cette Alliance Française.

On peut lire Ar Xudi, ici, sur le site de l'Alliance française de Bahrain, en cliquant sur le lien.

Bonne lecture.


mercredi 1 juillet 2020

SLEEPING WHERE I FALL

Peter Coyote



Sleeping where I fall

Une chronique

*

  Sleeping where I fall, publié aux Etats-Unis en 1998 aux éditions Counterpoint, est la chronique des activités politiques et artistiques du comédien et acteur de cinéma Peter Coyote, alors qu’il vivait à San Francisco au milieu des années 60. Peter Coyote, encore inconnu du grand public, choisit à l’époque de jouer pour la Mime Troupe, une troupe de théâtre de la côte ouest qui devient célèbre dans tous les Etats-Unis. Le comédien comprend alors les limites du théâtre en tant qu’art et il a l’intuition de ce qu’une telle esthétique se devra de dépasser pour devenir concrètement révolutionnaire. Nous sommes à quelques mois du Summer of love qui secouera la baie de San Francisco et fera connaître le mouvement hippie dans le monde entier. Avec ses compagnons de la Mime Troupe Emmett Grogan et Peter Berg, il crée à ce moment-là le groupe de théâtre lesDiggers, afin de transformer le spectateur en « acteur de vie » (a life actor). 

    L’extrait, que j’ai traduit ici, se trouve au début du livre de Peter Coyote : l’acteur tente là de définir ce qu’est le théâtre et ses limites, ainsi que ce qu’il est possible de faire pour parvenir à une révolution culturelle par le biais du théâtre. L’acteur donne, dans le même temps, des clés de compréhension du groupe des Diggers, groupe encore largement méconnu aujourd’hui et qui a été un mouvement essentiel de la révolution culturelle américaine des années 60. Peter Coyote offre enfin des outils d’analyse pour une meilleure compréhension de l’enjeu révolutionnaire de l’art et du théâtre et une méthode pour y parvenir. Il relance donc le débat esthétique sur le théâtre, notamment en France, après ce qu’il est devenu à gauche à partir de l’ouvrage sur l’art du philosophe Jacques Rancière, Le spectateur émancipé[1]. L’art des Diggers montre, de nos jours, que le spectateur défini par le philosophe Jacques Rancière n’est pas encore assez émancipé et qu’il lui faudra encore un effort pour le devenir…

    La description par Peter Coyote des limites du théâtre et de ce qu’il faut faire pour les dépasser se trouve au chapitre 6 de Sleeping where I fall, que l’on peut traduire par « Grandir avec une peau neuve ». Dans ce chapitre, Peter Coyote évoque la tournée triomphale de la Mime Troupe à New York pour la Coopérative de films du poète et cinéaste Jonas Mekas, l’un des réalisateurs de films d’avant-garde les plus importants aux Etats-Unis.

    On pourrait alors penser que tous les espoirs de Peter Coyote sont satisfaits, mais il n’en est rien…

*

    Je suis alors revenu à San Francisco avec des sentiments mêlés.Ma vie sur les routes avec la Mime Troupe avait certes été joyeuse, mais épuisante. Il n’y avait plus moyen pour la compagnie d’être plus explicite qu’elle ne l’était alors dans ses critiques sur la société, et pourtant elle faisait ces critiques en étant cooptée par la société-même qu’elle voulait changer. Le nœud du problème semblait aussi lié à l’idée du théâtre, tel qu’il était envisagé. 

    Mon engagement dans la poursuite du changement social nécessitait que je casse le quatrième mur de la scène et vive en accord avec mes principes, et pas juste durant les représentations. Quelque chose d’incroyable était dans l’air. La révolution et le changement constituaient la base de nos activités quotidiennes. Même les membres sybarites de la contreculture, ceux qui n’étaient pas engagés dans le changement social, confrontaient leur propre style et leur attitude par la distance qu’ils mettaient avec les normes et standards de l’establishment.

    Les gens commençaient à être fatigués d’être relégués à regarder et à lire les mêmes choses sur leur brillante élite qui s’amusait et faisait de l’argent. Être « citoyen », c’est un peu comme faire partie d’une audience pour un film et regarder les stars avoir des relations sexuelles les unes avec les autres, pendant que tu t’imagines être à leur place. Pour prix de ton admission à l’orgie, tu peux être tellement bourré de drogues médiatiques que tu en oublies tes journées à te taper du caoutchouc dans une usine Goodyear ou sur la voie de sécurité d’une route à planter des panneaux de déviation pour les voitures.

    Un tel arrangement social apparaissait bien maigre pour contenter tout le monde, et les tribunes politiques des années 60 offraient alors un nombre important d’alternatives variées pour rectifier le tir.  

  Le communalisme anarchiste rivalisait alors avec le communisme révolutionnaire, l’un et l’autre réclamant l’attention du public, l’un et l’autre présentant sa perspective comme étant la seule à même de comprendre et de changer la situation. Mais le point commun à toutes ces options philosophiques était l’hypothèse sous-jacente qu’un changement radical était nécessaire.

    Dans la perspective des Diggers (qui devint rapidement la mienne), le théâtre avait été coopté comme une vulgaire marchandise, ainsi que tous les autres arts devenus, comme lui, des experts dans le divertissement du public ou la décoration d’intérieurs. Puisque le public payait l’entrée, il savait de façon intuitive que ce qui lui était présenté sur la scène faisait partie d’un business qui ne menaçait en rien les valeurs établies.  Si vous n’aimiez pas le message véhiculé par la pièce, vous étiez libre de sortir du théâtre aussi facilement que si vous quittiez un magasin où vous n’aimez pas les marchandises. J’en étais venu à sentir que, si un événement théâtral pouvait être intellectuellement provoquant et subversif, rien en lui ne saurait défier les formes inhérentes et les relations ayant lieu entre le commerce, le commerçant et le consommateur, si celles-ci lui étaient encore intimement mêlées.  

    De l’intérieur, chaque culture apparaît aussi lisse et parfaite qu’un rêve. Pour les guerriers Jivaros, par exemple, la chasse aux têtes humaines est un devoir social et religieux important, et non pas un phénomène barbare, comme pour nous. Si vous ne remettez pas en question les prémisses du profit et de la propriété privée et que vous poursuiviez leurs fins en toute bonne foi, alors le centre commercial, que nous appelons l’Amérique, se tiendra devant vous comme une culture solide et unifiée intégrant la somme de vos actions votre existence durant, et, comme un poisson rouge dans son bocal, aucun d’entre nous ne pourra imaginer vivre en-dehors de l’aquarium.   

    Les Diggers croyaient que l’antidote à un tel conditionnement se trouvait dans l’authenticité personnelle : honorer ses propres directives intérieures et ses rêves en vivant en accord avec eux, quelles qu’en soient les conséquences. Le théâtre était évidemment un moyen approprié pour expérimenter de telles idées, mais sa discipline nous apparaissait de plus en plus circonscrite par les valeurs de la culture dominante. Si le théâtre avait été coopté et transformé en un produit supplémentaire du supermarché culturel, est-ce que tous les efforts à l’intérieur de ce supermarché n’étaient pas vains ? Toutes vos compétences et vos talents n’étaient qu’un packaging supplémentaire et vous vous retrouvez maintenant, sur ses rayonnages, juste comme un autre produit, mais cette fois-ci avec l’étiquette « radical » collé dans votre dos. Si nous voulions créer une culture établie sur des prémisses différentes, une contre-culture, il nous fallait sortir de l’aquarium.

    L’option de se tenir hors de la culture dominante et de créer une alternative semblait réalisable à l’époque. Des visions aux possibilités illimitées inspirèrent les Diggers autant qu’elles inspirèrent les premiers chercheurs de la fission nucléaire, qui imaginèrent un monde sans compteurs électriques. Et, comme ces visions déchaînaient les forces de l’imagination créative, elles devinrent réelles.

    Cette ligne d’investigation se développa, chez les Diggers, avec le concept d’ «acteur de vie» (life actor). L’action englobe la façon dont les humains se comportent et communiquent les uns avec les autres. On sait que je suis fâché quand j’«agis» avec colère : ma voix est plus aigüe, mes mouvements deviennent violents, mes yeux expriment une intention hostile. La capacité de marquer ces changements dans mon corps et mon comportement offre d’évidents avantages pour la survie, et les humains ont grandement développé leur habileté à décoder de tels signes. Nous sommes tous des experts. Quelle que soit mon attitude, si je fais semblant d’être fâché, vous percevrez cette prétention ; celle-ci vous apparaîtra différente d’une colère réelle[2].      

    Les acteurs utilisent cette connaissance pour exprimer la vie de l’esprit. Lorsque nous manquons de conviction à un moment précis d’une scène de théâtre, nous employons notre imagination pour manipuler notre système nerveux de façon à ne pas jouer mais à exprimer des émotions réelles. Bien que simulés par des événements imaginaires, ces sentiments sont néanmoins réels. L’art de la comédie requiert une conscience de ces procédures et la capacité de choisir ou de substituer une prémisse imaginaire par une autre.  

    Les Diggers attiraient vers eux des comédiens (professionnels ou non) qui voulaient employer ces capacités dans leur vie quotidienne pour construire à l’extérieur du théâtre des événements qui étaient libres financièrement et structurellement, de façon à pouvoir exister hors du domaine des attentes et des défenses conventionnelles. Le point suivant dans l’art des Diggers requérait la création consciente d’un caractère, une personne pour la vie quotidienne, qui pût incarner nos plus grandes aspirations sociales et spirituelles ; nous voulions imaginer notre Self le plus authentique et le plus admirable et nous voulions le ou la jouer tous les jours[3]. De cette façon, chacun de nous pouvait devenir son ou sa propre héro/ïne aussi bien qu’un instrument du changement social.

Peter COYOTE 


    Pour moi, ce processus de développer une nouvelle identité a commencé à partir d’une expérience faite à l’université. À Grinnel (Iowa), mes amis Terry Bisson, George Wallace, Bennett Bean et moi-même, nous avions commandé du peyotl, un cactus hallucinogène, envoyé par la poste du Texas. Lorsque le peyotl est arrivé – épais, visqueux et vert-foncé – nous n’avions aucune idée de la façon de l’employer, nous avons donc fait des recherches sur le sujet à la bibliothèque et nous avons trouvé la mention d’un lieu de culte proche consacré au peyotl, dans la communauté locale des Indiens Poweshieck. Nous avons roulé jusqu’à la réserve de Tama dans l’Iowa et, là, nous avons échangé la moitié de notre came pour savoir comment ingérer le cactus.  

    Le goût du peyotl fait un peu penser aux relents des eaux des marécages. Réussir à mâcher et à avaler sept ou huit germes chacun était déjà un exploit en soi. Il ne s’est rien passé pendant très longtemps. Déçu, Terry Bisson s’est levé pour partir, puis il s’est tourné vers le groupe et il a déclaré : « Hé, mes mains ont le vertige ! » Chacun de nous a compris exactement ce qu’il voulait dire, et, comme par magie, nous avons tous immédiatement été transportés dans un royaume où tout est possible. Nous sommes revenus à la réalité par une nuit froide aux étoiles éblouissantes, abasourdis et choqués par la beauté du monde. Je me suis alors senti comme transformé en un petit chien et j’ai passé la majeure partie de la nuit à trottiner sans le moindre effort dans les campagnes de l’Iowa, en suivant les parfums et les couleurs, émerveillé du développement nouveau de mes capacités physiques. Enfin, à un moment donné, j’ai arrêté de regarder devant moi et j’ai été surpris de voir les traces d’un petit chien, là où mes pas auraient dû être.

    Cet événement m’a hanté pendant des années, il était trop tangible pour que je le rejette comme étant une hallucination. Au moment de quitter la Mime Troupe en 1967, j’ai rencontré Jim Koller, un bon poète et l’éditeur d’une revue de poésie estimée, Le Journal du coyote. Le logo du journal représentait l’empreinte de pas d’un coyote et, la première fois que je l’ai vue, je l’ai reconnue comme étant celle que j’avais aperçue marquant le sol de l’Iowa. J’ai alors réalisé que ce « petit chien », qui était venu plein de vigueur derrière moi, était en fait un coyote. Peu de temps après, j’ai rencontré un sorcier Paiute-Soshone qui se nommait Roulement de Tonnerre et avec qui je suis devenu assez intime. Lorsque je lui ai raconté mon histoire, il m’a regardé sérieusement et il m’a demandé ce que je comptais « faire ». Je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait dire ou à ce qu’il s’attendait alors, mais, durant l’agitation causée par mon départ de la Mime Troupe, réfléchissant à mes intentions les plus profondes, j’en suis venu à comprendre qu’on m’avait fait un cadeau extraordinaire et je me suis senti obligé de l’honorer. Sans vraiment comprendre pourquoi ou ce que cela signifiait pour moi, mais ayant besoin, d’une manière ou d’une autre, de marquer le coup, j’ai commencé à employer Coyote comme mon nom de famille. Le changement de mon identité est venu un peu plus tard.


    Les Diggers étaient fascinés par ce à quoi la vie pourrait ressembler si elle était vécue dans une constante improvisation, et nous nous sommes consacrés à éveiller les autres à cette possibilité. À quoi cela ressemblerait non pas d’être un « héros solitaire », comme Emmett Grogan avait l’habitude de dire en décrivant les « citoyens » vivant par procuration, se repaissant des réalisations et des aventures des autres, comme une compensation à la maigreur de leur propre existence ? Cette idée d’être un acteur de vie opérait sur nous comme une sorte de carburant nucléaire mental, et avant que celui-ci ne soit infusé dans le thé amer qu’est le style de vie (qui en est venu à signifier de dépenser pour n’importe quelle voie choisie), un tel concept a galvanisé notre communauté. Notre « acteur de vie » par excellence était Emmett Grogan dont la réponse à l’agitation politique, sociale et spirituelle de l’époque a été de se créer une personnalité unique et complètement adaptée à la situation…


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     Pour en savoir plus sur le mouvement des Diggers, un site américain leur est dédié : 

            
   


[1] Le spectateur émancipé, Jacques Rancière. Ed. La fabrique : 2008.
[2] Voir, à ce sujet, les rapports entre le domaine d’expérimentations des Diggers et la Mètis grecque, ou « ruse de l’intelligence », qui est une stratégie de rapport aux autres et à la nature (Les ruses de l’intelligence, la Mètis grecque, Détienne & Vernant, Editions Flammarion, « Champs ». 1974).
[3] Pour les notions de Moi et de Self, voir, dans le champ de la psychologie sociale, les apports du philosophe américain George Herbert Mead, notamment avec son essai L’esprit, le soi, la société, et, dans le champ de l’anthropologie, l’œuvre de Georges Devereux.

dimanche 1 mars 2020

LA COMMUNE RINGOLEVIO - 4 -



Suite de mon essai sur l'autobiographie de l'artiste américain Emmett Grogan, ou de la façon de transformer le monde en un jeu de chasse à l'homme. Voici donc la troisième règle du jeu du ringolevio : VOLER LES HOMMES, VOLER LES MOTS.

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- Règle du Ringolevio n°3 : Voler les hommes, voler les mots


    Parce qu’Emmett Grogan est un faiseur d’histoires, un bonimenteur, et sa vie entière est cousue d’histoires vraies et fausses toutes droites sorties de son chapeau : Emmett Grogan est un voleur de mots. Il le dit lui-même : « Je suis un voleur. » ; d’ailleurs, toute la deuxième partie de Ringolevio, le livre, est sur sa vie de voleur. Pour lui, le vol est une profession honnête et digne. « Puisque le camp ennemi s’arroge le droit de nous voler, nous pouvons en faire de même : nécessité fait loi ! », clame-t-il. Donc, les hommes se volent, mais les mots aussi. Puisque les mots représentent la parole d’un homme, sa loyauté, la loyauté se vole, comme les biens. En un certain sens, la vie de Grogan n’est pas plus sûre que celle d’Homère. Autrement dit, le contrat, qui lie l’écrivain d’un récit de sa propre vie à son lecteur, est rompu – ce qui, remarquons-le, nous fait sortir du cadre étroit qui est celui du « pacte autobiographique » (Philippe Lejeune) à l’origine, en France, du genre littéraire de l’autobiographie, depuis Les Essais de Montaigne et Les Confessions de Rousseau. D’ailleurs, Emmett ne dit jamais « je » dans son autobiographie, mais « il » : « je » est le sujet qui considère qu’il y a une unité, même imparfaite, même idéale, entre ce qu’il est, ce qu’il a été, et le monde ; « il » est celui qui conçoit son corps comme une arme lui permettant d’évoluer en milieu hostile. Et le monde de Ringolevio est hostile, puisque les hommes, qui l’arpentent, se chassent.

    Vous avez devant vous Ringolevio le livre, soit une accumulation de mots sortis d’un chapeau et destinés à mystifier, à créer la statue d’un enfant de Brooklyn, un arrière petit-fils d’Irlandais (ce qui nous amènera bientôt aux pérégrinations de notre héros/héraut à Dublin). Or, cela ne se fait pas de voler, de mentir, toute forme de société est fondée sur la loyauté, seule façon de conclure un accord entre ses membres, mais aussi, depuis, disons, ladite « révolution » du néolithique entre 10 000 et 2500 avant J.C., le droit à la propriété est « garanti », tout au moins dans ses formes. C’est même devenu, à notre époque, un droit sacro-saint, inaliénable : on ne peut pas remettre en cause la propriété privée. Ni la sienne, ni celle des autres. Tout homme s’appartient donc en propre et ce qu’il en est de ses affaires personnelles est à lui et à personne d’autre. Or, comme on le constate chaque jour dans les journaux, la propriété est une fiction, parce que, même en tant que droit, elle n’est pas garantie à valeur égale pour tous ses membres. C’est aussi un mythe philosophique qui dure et perdure depuis ce qu’on appelle le miracle grec. En effet, durant la démocratie athénienne, seuls étaient considérés comme citoyens libres, seuls avaient le droit de dire « je » des Grecs ayant au moins une maison et qui n’étaient pas esclaves (ce qui faisait passer la part d’homme, dans chaque maison athénienne, à un pour cinq). Le philosophe cynique Diogène, en son temps, s’était moqué, à Athènes, de telles prérogatives, en vivant dans une jarre ou en devenant l’esclave-précepteur des enfants d’un riche commerçant, mais rien n’y fit : seules passèrent à la postérité, jusqu’à nous, les inepties d’un Platon et d’un Aristote pour qui n’avait droit de cité qu’un Grec de souche ayant, au moins, une maison et possédant quatre ou cinq esclaves[1]. L’origine de la démocratie, la commune athénienne, le « berceau » de notre civilisation, c’est cela : une maison et quatre esclaves minimum sur un territoire, ses comptoirs et ses colonies. Tout ce qui n’est pas grec est un métèque, un barbare ou un esclave, et, dans le dernier cas, peut servir de mule ou de cheval de trait.
  
    Or une telle fiction philosophique pose un problème politique et anthropologique majeur. En effet, s’il est évident que notre humanité est partagée par une nature commune qui fait qu’un homme a une tête, deux yeux, une bouche, un corps et deux jambes, tout ou partie des cultures humaines a cherché, depuis les temps immémoriaux, à prouver que l’individu, né aux confins de ses champs et vivant de chasses et de cueillettes (et a fortiori d’un glanage passant pour « rapine » pour ceux qui concevaient leur maison et leur champ comme leur appartenant), un tel homme n’en est pas un, ou il n’en est un qu’en partie. Aussi aberrant qu’il soit, un tel parti pris permettait aux sociétés premières de contrôler leurs naissances et d’éviter le mélange des couples et des familles, ainsi que le pillage ou la mise à l’encan de leurs cultures. C’est cette même fiction philosophique, datant de la fin de la Préhistoire, qui justifia l’esclavage aux yeux des citoyens grecs. Puisque les esclaves n’étaient pas des hommes, les citoyens d’Athènes pouvaient s’en servir comme bon le leur semblait. Et il fallut attendre l’avènement des sociétés modernes, après le XVIème siècle, pour qu’une telle situation entre les hommes et les peuples soit peu à peu reconnue comme étant proprement injuste.
    Avant même l’invention de l’écriture, une telle fiction philosophique et culturelle a permis aux groupes sociaux possédant les chefferies de se maintenir au pouvoir en conservant autour d’eux un nombre de citoyens dits « libres » acceptable, soit une « élite » qui n’a pas plus de droit d’être là où elle se trouve que vous, moi, Diogène de Sinope ou Emmett Grogan. La fiction de la « maison » comme moyen d’accès à l’humanité, une telle « machine anthropologique » comme pourrait la nommer Giorgio Agamben, avait pour fin de maintenir les citoyens dits libres sur les terres de leur peuple. Elle devint bientôt en Grèce une procédure administrative abstraite, aussi dénuée de sens, pour l’Athénien, que celui de devoir se justifier, chaque année, de prendre soin de sa femme. Elle permettait aussi, avec le temps, de faire que le numerus clausus des membres de l’aristocratie grecque demeure stable et ne change pas, d’une génération à l’autre.


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    Boursier d’une école sur Park Avenue, on demanda à Kenny Wisdom, alias « Emmett Grogan », de cacher les tatouages qu’il s’était fait en prison, lorsqu’il jouait au basket : sur l’avant-bras gauche, une paire de dés affichant deux sept, et sur le biceps droit une panthère noire rampante. Il fallait désormais qu’il se fît passer pour un enfant issu de la bourgeoisie new-yorkaise, il devait s’en approprier les codes ainsi que l’apparence physique. Mais, peu à peu, à force de graviter au milieu des fils de bonne famille, le manque d’héroïne, ce goût amer qui reste dans la bouche du junkie plusieurs mois après sa désintoxication, se changea en manque d’argent. C’est alors qu’il décida de travailler la cambriole, en découvrant, au détour du New York Times, qu’il devait quotidiennement lire pour ses études, que les parents de ses camarades de classe étaient habitués des rubriques mondaines. L’occasion était inespérée pour Emmett : il allait pouvoir dépouiller les joueurs de l’équipe adverse à moindre frais : « Car, voyez-vous, Kenny n’avait pas la moindre envie de se lever à six heures du matin cinq jours sur sept, pour devancer l’heure de pointe, la ruée et la cohue des usagers qui s’entassaient dans les rames qu’il empruntait pour se rendre à l’école. Pas plus qu’il n’aimait s’attarder à l’étude jusqu’à sept heures du soir pour éviter, encore une fois, sur son trajet de retour, cette même foule de mannequins et d’automates affublés de cols à manger de la tarte. Il n’avait même pas envie d’aller à l’école – et encore moins de rentrer chez lui. Ses ambitions étaient autrement plus élevées. Kenny voulait se faire voleur et piller Park Avenue. »[2]

    Comme Kenny Wisdom était un bon joueur de basket et qu’il plaisait aux filles, il se fit inviter par ses camarades à des fêtes, ce qui lui permit d’avoir tout le temps nécessaire pour repérer les lieux et les coffres-forts des pères et mères de ses nouvelles petites amies. Il apprit aussi, par les pages people du New York Times, le moment où ceux-ci partaient au ski à Noël, ce qui le laissa libre, durant ses vacances, de voler leurs coffres, sans être le moins du monde surpris par des témoins gênants. Il changea aussi, à nouveau, d’identité afin de pouvoir déposer sur un compte bancaire le contenu de son butin. Tout fut étudié au millimètre près par l’apprenti-voleur, et au nez de ses parents qui s’imaginaient qu’il étudiait dur pour sa nouvelle école – le vol est, naturellement, un métier difficile qui nécessite de la dissimulation, de l’adresse et une bonne connaissance des lieux que l’on se propose de dévaliser. Il termina ainsi la fin des vacances de Noël 1959 avec neuf mille dollars et cinq écrins de bijoux dans une banque. En réfléchissant au motif de ses actes, il estima ceux-ci moraux, puisque, en ayant volé l’élite de Big Apple, il avait volé des voleurs.

    Il passa ensuite deux ou trois mois à jouer les bons fils de famille et les élèves modèles afin de ne pas éveiller les soupçons, puis il trouva, à Brooklyn, un joaillier pour écouler sa marchandise, sans passer par le traditionnel refourgueur ce qui ne fut pas du goût d’un certain « Syracuse Frankie » qui eut vent de l’affaire et s’adonnait à cette spécialité, dans le quartier où le joailler avait son magasin. Kenny Wisdom dut alors quitter rapidement New York afin de ne pas trouver sur sa route ledit Syracuse, et il embarqua pour l’Europe, où le joaillier de Brooklyn lui avait donné des contacts. Commencèrent alors, pour lui, cinq ou six années de vie aventureuse et bohème sur le vieux continent, cinq ou six années relevant en partie du genre du roman populaire américain, dans lequel notre picaro apprit à jouer le rôle de l’artiste du mouvement des Diggers Emmett Grogan. Sur le paquebot qui l’emmenait à Rotterdam, il s’inventa même une nouvelle identité, celle d’un étudiant en cinéma qui s’en va à Paris étudier la Nouvelle Vague, afin de séduire une jeune mannequin rencontrée sur le pont et sortir avec elle.  



[1] Voir à ce sujet Condition de l’homme moderne de Hanna Arendt, chapitre « Le domaine public et le domaine privé. » : Durant l’antiquité grecque, « Ce qui empêcha la polis de violer la vie privée de ses citoyens, ce qui lui fit tenir pour sacrées les limites de leurs champs, ce ne fut pas le respect de la propriété individuelle telle que nous l’entendons : c’est qu’à moins de posséder une maison, nul ne pouvait participer aux affaires du monde, n’y ayant pas de place à soi. » Condition de l’homme moderne, Hanna Arendt. Ed. Calmann-Lévy, coll. Agora. P. 67. Mais aussi le travail de Jean-Pierre Vernant sur l’anthropologie de la Grèce antique.
[2] Ringolevio. P. 126.