mercredi 24 octobre 2018

Et lorsque j'étais étudiant

Université de Dijon. Bâtiment Sciences.



Et lorsque j’étais étudiant, bachotant mes Lettres à l’Université de Dijon, une faculté bâtie dans les années 60, après l’essor démographique, à partir des plans d’un palais allemand du IIIème Reich, mais qui n’avait jamais servi jusque-là : escalier central évoquant pour moi la Machine à écrire de Mussolini, statues et bas-reliefs allégoriques représentant le travail, la justice ou la science, airs froids et lugubres de Nanterre ou Jussieu, des aménagements ayant été effectués depuis lors pour accueillir des handicapés, ma chambre d’étudiant étant à un kilomètre de là. Comment croire alors que le nazisme avait été éradiqué depuis un demi-siècle tandis qu’on étudiait dans un édifice ayant été initialement conçu pour Hitler, dites-le moi ?

Les marchés financiers brésiliens sont optimistes, la presse de Sao Paulo dit même qu’ils sont euphoriques. Nous sommes à 4 jours du scrutin présidentiel le plus incertain de ces dernières décennies dans cet immense pays de 8 millions de km2, 1ère économie d’Amérique Latine. Et d’habitude, les milieux économiques détestent l’incertitude. Mais là, c’est très simple : ils ont choisi leur camp. Ils espèrent la victoire de l’extrême droite.

    Chambre de 30 m², refaite à neuf et payée par ma famille dans l’espoir d’un travail utile et rétribué par l’Education Nationale, moi, cherchant à soulager ma crampe, mais petit, farouche et, en un certain sens, constipé, dépressif et sentant l’implosion, ayant besoin de changer d’air à la montagne, de tout quitter pour les étendues vertes et paisibles des pâturages, berger, et cela pendant un an, le temps de reprendre mes esprits, de me recomposer figure humaine, l’Astrée ou Derborence, qu’importe, mais fuir de là !

   Une condition des plus sensées, pour tout dire, au sortir de l’adolescence, et que le plus sinistre des imbéciles aurait pu me promulguer, tant le diagnostic plastronnait en évidence sur ma face. Reprendre souffle seulement : aller et retour au sein des montagnes pour garder des moutons, alors que j’en étais venu, quelques mois plus tôt, à m’imaginer vivre de charité ou de rapines sur les routes - Rêve on ne peut plus romantique, somme toute : mon double nomade devait faire pénitence à chaque crime qu’il commettrait pour vivre et chercher sa Jérusalem céleste, comme le chevalier Foulque le Noir en partance au tombeau du Christ.



    Le noyau familial bourgeois…
     est devenu aujourd’hui le meilleur moyen de ne pas se rencontrer
     et, par conséquent, la négation même du deuil, de la mort, de la naissance et de  
     l’expérience qui précède la naissance et la conception.

                                                  (Mort de la famille, David Cooper)



    Tout, j’ai usé de tous les arguments possibles pour ne pas faire partie de la classe moyenne, de sa tiédeur et de la mortelle reproduction de ses mœurs. Je me suis contenu, frappé du poing sur la table au moment adéquat, disputé avec mes aînés pour ne pas en être et cherché un compromis en employant les figures de leur rhétorique. Mes pairs, pour tout dire, ont cru faire acte de compréhension en me proposant de me payer le psy, le fait de partir à la montagne, qui avait été, jadis, un moyen de soigner les humeurs des jeunes gens, n’étant plus, selon eux, qu’un biais pour me payer des vacances. Je me suis donc vengé en devenant écrivain, et j’ai écrit, pour tout dire, assez peu, l’essentiel n’étant pas pour moi de sublimer ou de résister, mais un suicide moral assez long, une incubation de chaque instant, la lente macération du Souterrain pour quelque chose d’aussi peu utile qu’un livre ou le Livre. Maintenant que je suis capable d’en faire un, je crois bien devoir rentrer en moi quelques années de plus et avancer les mots sans me soucier d’être lu, en somme avancer sur le pont sans me soucier du vide : j’écris pour mon tiroir.

    Et, tout cela pour une raison aussi peu valable que le fait de ne pas avoir été à la montagne ! Nos actes les plus importants proviennent souvent des raisons les plus obscures.


   Il faut croire, Monsieur, que je fais bien un peu demeuré, moi, tout seul dans un coin de mon appartement, ayant si peu de choses à perdre dans cette vie que même mon banquier oublie de me rappeler à l’ordre...





*










    Les raisons invoquées d’écrire n’étant pas fausses en soi, mais dépourvues de sens, comme toute intention ou acte, bon ou mauvais, aucune raison d’écrire n’est logique, au sens où l’entendait Wittgenstein.
     J’écris pour de mauvaises raisons, mais j’écris ou je n’écris pas.

Du vouloir comme porteur de l’éthique on ne peut rien dire.
Et le vouloir comme phénomène n’intéresse que la psychologie.

      Paradoxalement, mal écrire ne signifie plus à notre époque écrire injustement contre quelqu’un ou contre un ordre, quel qu’il soit, mal écrire signifie écrire sans travail, sans correction ou sans style. Ou bien écrire le mal ou écrire en étant le mal, masque de Sénoufo à l’esprit changeant, hors de tout rite imposé par un dogme. Dans le deuxième cas, la psyché de l’auteur se porte en un espace purement mental, où ses actes comptent de part les lois qu’il invente, respecte et bafoue, et écrire mal devient progressivement, à force de travail sur sa planche, écrire bien. 

0- Je n’écris pas.
1- J’écris.
1- J’écris  bien - a-.
                 mal - b-. (« mal », ici, comme étant incorrect, maladroit, amphigourique, allusif  ou  sans style.)

     Puisque, dans les travaux littéraires joue la valeur ajoutée du travail (comme l’a montré Marx), 1 - b-, à mesure que l’on écrit, est plus difficile à tenir que 1 - a-. L’esprit travaille malgré tout et peut finalement produire à vide son sacrifice de mots, comme l’a montré G. Bataille.

      Quel moyen autre que poétique reste-t-il alors à l’écrivain qui veut mal faire, par haine de la société ? Quelle équation pourrait être formulée à partir des données suivantes :
-          Je n’écris pas : 0.
-          J’écris : 1
- 1 : J’écris a- bien, b- mal, 1 - b- devant demeurer 1 - b-, malgré la variable « travail ajouté » ?


Encore. Dis encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soi mal dit.

                                                                                               Cap au pire, Beckett.



 Là encore, le travail de la langue se ressent, même si Beckett est allé de 1- a- à 0 à la fin de sa vie, la pensée joue son tour : 1 b devient 1 a.


 Peut-on désajuster la variable ‘Travail littéraire’ ?


 Une proposition p = désajustement du travail littéraire.
 Par exemple, p serait vraie ‘toutes les fois que je ne me relis pas’.

  Relecture comme reprise, puis maîtrise du travail littéraire. La question n’est plus en l’occurrence, Comment ne pas se corriger ?, mais, Comment ne pas se reprendre ? Comment laisser aller l’écriture à vau-l’eau ? Sans retenue ? Pas même l’inconscient derrière tout cela. Aucun rythme, aucune pulsation, rien, 0.

         p serait vraie ‘toutes les fois que l’écriture n’est tenue par aucune logique, aucun rythme, aucune image, pas même d’angoisse. Rien, 0.

        Ce serait encore tenter de formuler l’impensable.
        En transformant la pensée en travail, l’écrivain a trouvé une matière impossible à tuer, fournissant un produit qu’il ne peut corroder.

        La pensée vit nuit et jour et poursuit sa tapisserie malgré Pénélope… À moins de ruser avec elle.





*







   




                                                                                                              … Des feuillets propres, sans tache, avec la langue qui trottine son bonhomme de chemin, comme une limace.                        - Regardez-la, cette luciole ! Qu’ils diront, mes lecteurs, après remise des feuillets,
(Car je suis une luciole)
                                                                                                          … comme elle brille ! Encore une sauvée des eaux in extremis, nouveau Moïse de l’atomisation sociale, électron libre chantant sa Rosa Mystica dans la nuit. - Comme il a bien macéré, le lapin !
(Je suis naturellement un lapin, maintenant)
                                                                                                          Quelques feuilles de laurier avant de le cuire et service sur table !

    Et tu joueras le grand jeu dans leur assiette, oui, Guyotat, Noël ou Laborde, Nouveau Curé de la Paroisse Culture, en route pour Prébende.





 *








     Tes humeurs malignes sublimées dans le creuset du beau langage, plus seul, plus solipsiste pour un sou, non, mais réduit à communiquer souverainement ton verbe à qui veut l’entendre.






*




     Sur une pierre de marbre, le Seigneur passant par là dit : Apolline, que fais-tu là ? – Je suis ici pour mon chef, pour mon sang et pour mon mal de dents. – Apolline, retourne-toi. Si c’est une goutte de sang, elle tombera, si c’est un ver il mourra.



     Depuis qu’on est tous à feu et à pot, communauté taisible et génération fauchée, il fallait bien qu’un ou deux jeteurs de sorts sortent en librairie. De plus en plus d’écrivains et de moins en moins de lecteurs ! Comment cela se fait-il ? Et tous, grands écrivains qu’ils sont, passant à la moulinette du flux tendu pour leur quart d’heure de célébrité.

   
     « Sorcier bigoutte, quand j’te vois j’te doutte. »

  

QU’ILS GARDENT LEUR DÉCHARGE MENTALE POUR EUX ET QU’ILS AILLENT TOUS AU DIABLE !



Au fond, l’ennuyeux, ce n’est pas qu’il y ait de plus en plus d’écrivains, filant la laisse et essuyant les plâtres, l’ennuyeux, c’est qu’ils avouent en être et qu’ils voient ça comme une situation. Il n’y a plus de silence, plus de secrets établis entre eux. Ils vivent au milieu des hommes avec la vague croyance d’une transparence établie au cours de leur pérégrination sur table, une macération du stylo rendant sa prière égrainée des heures durant, en pleine solitude. Mais, quand ils s’en sortent et qu’ils profèrent leur Hocus Pocus en public, on applaudit un tabou dévoilé/dévoyé depuis l’An Quarante et qui n’a même plus de teneur hermétique ou poétique. Ils sentent bien quelque fois que la véritable fin du travail littéraire est la libération d’un esprit, et ils sentent aussi qu’il faut davantage qu’un brûlot pour ce faire, mais ils croient que cette libération ne peut être que poétique et ils enferment leurs chimères dans des feuillets, plutôt que de se laisser posséder par elles. – Manque d’adorcisme.


Dommage...

Encore un effort, poètes, pour être un autre.

dimanche 21 octobre 2018

Des chimères

Clap du "Film" de Samuel Beckett (avec Buster Keaton)



Et, de nos chimères, on se forge un destin

Chimères de mots : ongles, cheveux et peaux mortes, votre vie, le récit de votre vie :


Ciel étoilé :

un cusp

ou





symbolisant la catastrophe
    
      Vous pensez avoir un nombril ?
      Vous l’imaginez, le voyez chaque jour dans la glace et vous comptez le temps qui
s’effile à son seuil ?
       Vous vous dites : voici mon nombril, il indique le temps de ma naissance et, peut-être,
celui de ma mort ?
       Vous l’imaginez, y songez, vous le voyez vraiment ?
        Naturellement, non : vous vivez, vous n’y songez pas, vous ne le regardez pas, n’y
pensez même pas

C’EST QUE VOUS N’AVEZ PAS DE NOMBRIL.
NOUS N’AVONS PAS DE NOMBRIL.
LE NOMBRIL EST

UN

CUSP,

UN

 POINT

SYMBOLISANT LA CATASTROPHE,

POUR UN TOPOLOGUE.


Et nous ne sommes pas topologues, n’est-ce pas ? Nous ne sommes ni devins, ni médecins, ni mathématiciens, ni topologues ; nous vivons seulement.

Pour nous
(moi, toi, soi, lui…)
le temps n’existe pas,
seul l’instant présent est

La mort est une abstraction pour l’homme souverain


Le nom brille comme un soleil dans les yeux d’un mort,
le nom brille, simule nos visages dans le miroir,

une histoire, en somme :

l’histoire de nos noms dans la glace ;
racontez-la, si vous voulez,

si vous voulez, croyez-y.

/ET MAINTENANT,
RÉFLÉCHISSEZ,
LES MIROIRS,

s’exclamait, il y a un siècle déjà, le poète Jacques Rigaut



/Vous oubliez…

Vous oubliez si facilement vos parents et si facilement votre famille et vos enfants, vous vous oubliez tout le jour durant, dès le saut du lit, et si facilement, si facilement, qu’on ne peut parler pour vous de condition mortelle. Vous n’êtes pas un être mortel. Seul, en de rares moments, vous pensez au destin en faisant de votre passé un récit vraisemblable pour le jour qui vient. Au matin, vous vous recomposez une image, vous vous racontez des histoires en vous levant, probablement. Mais le récit de votre vie, vous l’oubliez dès que vous sortez de chez vous. Le récit de votre vie, les rapports, que vous tissez entre vous, votre passé et votre présent, n’existent plus dès que vous vous mettez à agir. Le moment où vous vous obnubilez à vouloir tisser votre destin se résume finalement, pour vous, à quelques heures perdues, oisives, quelques heures que vous oubliez assez rapidement.


        /Votre destin n’est qu’une histoire de plus à
faire courir par les rues. /Des mots filent votre destin. /Votre vie est un roman et vous en êtes l’écrivain. /Vous vous battez contre le récit de vie que la société voudrait vous imposer :
- ce nom sur une carte d’identité, qui paraît au commun des mortels aussi évident qu’un nombril,
- nom brillant à l’orée du corps et qui permet à votre prochain de vous reconnaître,
- qui vous représente, vous, pour votre prochain,
- vous, comme un homme, avec un âge et un parcours de vie,
- comme un homme,
- pas une femme, pas un chien, mais un homme pour votre entourage.


Votre image,
vous cherchez un moyen de l’effacer des mémoires.



/Heureusement, vous n’êtes pas un homme,
vous n’avez jamais été un homme,
heureusement…



/ « Esse est percipi. » ; « Être, c’est être perçu. », pensait Berkeley.
Chacun de nous cherche à contredire ce principe du philosophe Berkeley, n’est-ce pas ?

Chacun de nous, quoiqu’on dise, est Buster Keaton dans Film de Beckett
Vous courez contre l’œil qui cherche à vous cerner dans la rue, comme chez vous
Chacun de nous est Caïn cherchant à fuir l’œil de Dieu après avoir perdu l’innocence, n’est-ce pas ?
Chacun de nous est Buster Keaton cherchant à fuir la caméra qui tourne le film de sa vie.

/Chimères contre chimères.

/Vous cherchez une maïeutique nouvelle qui serait une façon de faire mentir la vie. Or, ce que vous faites là n’est pas de la poésie, à moins que la poésie soit à la source de la vie. Vous vous dites : « Chaque mot que j’emploie à mon sujet devrait pouvoir changer mon quotidien. »


/Chimères contre chimères.

/Vous cherchez une maïeutique qui serait une façon de faire mentir LA vie.

/Vous construisez une nouvelle chimère à opposer à la chimère de LA vie qu’on imagine pour vous.

/Chimères contre chimères.


/Méfiez-vous de la poésie, vous ne faites pas de la poésie, ceci, ce n’est pas de la poésie.

/Et c’est maintenant que l’entreprise devient impossible, c’est maintenant, c’est maintenant qu’intervient le piège du poème.

/C’est maintenant.



/Mots jetés sur la page :
des mouches attirées par du vinaigre :
un poème.


/Vous en êtes là.

Vous êtes devant cet impossible-là.

Cela fait des années maintenant que vous êtes devant une telle impasse.


/Vous pourriez vous satisfaire d’écrire de la poésie,
vous pourriez, avec un peu de travail, vous satisfaire d’écrire des livres.

Mais vous ne préférez rien en somme que la chimère que vous avez établie pour vous : la souveraineté des mouches, la vie, le vide hors du monde, à celui des mots écrits sur la page.


/Vous en êtes là.

Vous êtes devant cet impossible-là.




Film, Samuel Beckett (version courte)





samedi 11 août 2018

LE SOUJEU

JOSE GUADALUPE POSADA

 
    Même s’il a des accointances avec l’antijeu, le Soujeu n’est pas une nouvelle catégorie socioculturelle de jeu à glisser dans le livre Des jeux et des hommes de Roger Caillois. Le Soujeu (ou sous-jeu) se retrouve, en effet, dans toutes les activités de la vie sociale, et ce depuis la nuit des temps. Il est une forme de refus larvé de participer à la vie familiale et sociale, il reproduit, en quelque façon, la main de l’enfant qui tâtonne, hésite, manque sa cible avant de la reprendre : il est, en somme, une forme divine d’ignorance qui reprend l’expérience maïeutique de Socrate à sa source et rejoue l’étonnement devant ses maîtres : « C’était donc ça, c’était aussi simple que ça ? Pourquoi ne l’ai-je donc pas compris plus tôt ? »      

   On commence à parler de jeu, à la façon d’un philosophe comme Caillois ou d’un Huizinga, quand on conçoit qu’il y a des temps spécifiques, qu’une frontière s’établit, au sein d’une culture donnée, entre le temps du travail et le temps du jeu. Le jeu bien compris, c’est la parole qui devient fluide pour se faire entendre et comprendre sans heurts, c’est le texte de la loi inscrit sur le corps de l’enfant devenant adulte au moyen d’un couteau non émoussé. Le jeu, conçu par l’adulte, est une période entre deux activités  nécessaires, après rituel d’initiation au monde adulte, pour sa propre subsistance et celle du groupe.  

    Vous soujouez, tout le monde soujoue, même si peu d’individus l’avouent, puisque le soujeu, s'il devient une habitude, peut mettre à mal l’organisation du groupe auquel on appartient. Au fond, tout le monde soujoue, puisque l’activité de se reprendre par dépit ou par fatigue, de reprendre sa tâche ou le fil de sa lecture après l’avoir perdu est un fait des plus ordinaires, qui, généralement, n’entraîne pas de commentaires. Le soujeu est le terrain, le terreau des pensées non formulées, non achevées, qui, s’il persiste, est généralement rabroué par les femmes, la famille ou ses pairs :« Ne fais pas l’enfant ! Ne fais pas d’histoires ! », car ne pas faire d’histoires, c’est ne pas faire l’enfant. Nous sommes, quoiqu’on en dise, et finalement depuis toujours, issus de sociétés sans histoires, de sociétés qui ne veulent pas d’histoires, de société qui luttent contre les histoires ; et ce qu’écrivait l’anthropologue Pierre Clastres, à propos des sociétés primitives amérindiennes dans La société contre l’État, se retrouve, encore de nos jours, au niveau de nos propres familles, dans ce qu’elles rêvent ou espèrent pour elles-mêmes : pas d’histoires ! Car une famille qui réussit encore de nos jours, et par miracle (si tant est qu’on croie encore aux miracles), à vivre sans histoires, c’est une famille qui n’a pas d'autres maîtres qu'elle-même pour lui imposer l’histoire du travail salarial, c’est une famille ou une communauté ayant trouvé sa niche, une niche au milieu des remous de l’Histoire des Etats ; c’est, surtout, hélas, un rêve d’autogestion qui a encore bien des chances de former, ici ou là, un ou deux prophètes en marche pour une nouvelle diaspora (et auraient-ils tort ?). Mais les prophètes, mystiques, révolutionnaires communistes ou anarchistes, sont bien loin, aux antipodes de ce qu’est le soujeu, non dans le jeu mais dans le surjeu.     

     Et, dans le fond, ce rêve d’une non-histoire, inscrite au cœur des familles modernes, cette aspiration au recueillement dans la nature, à l’orée des bois, qui nous anime tous, est calculée au centime près du budget familial, dans l’acceptation du travail salarial aliéné et dans le temps régulier millimétré des périodes d’activités professionnelles ou de vacances plus ou moins consenties, puisqu’imposées par les directions, par mesure d’économies. 

    Quelle différence entre un Indien d’Amazonie, qui vit pour son groupe, sans chef lui imposant un tribut, sans état, sans histoire ni histoires avec petit ou grand h, et l’Inca vivant pour sa propre subsistance et celle d’un chef de gouvernement, de ses ministres, soldats et fonctionnaires ? Dans La société contre l’Etat, Pierre Clastres avait fait le calcul : moins de quatre heures de travail par jour pour l’Indien primitif vivant hors civilisation, donc dans une société sans état (c’est ce qu’un Debord décrivait, pour notre condition sociale : une « survie raffinée », puisque relevant d’un état moderne). Est-ce que l’Indien d’Amazonie vivait alors plus mal que l’Inca ou nous-mêmes ? Non, bien au contraire ! Et, lorsque le missionnaire jésuite, ce parangon de la civilisation habillé de nos jours en Oxfam, débarqua, que découvrit-il ? De beaux Indiens, heureux, sains de corps et d’esprit, mangeant à leur faim, mais oisifs, mais paresseux, sans gouvernement leur imposant une dette à payer, sans chef ni grand ni petit, voilà ce qui fut pour le Jésuite, baigné par sa lecture d’Ignace de Loyola et son imitation d’un Christ exsangue, un objet de mépris. Non pas que l’Indien ne connût pas l’état, mais parce qu’il le connaissait trop bien, et qu’il avait fait son petit calcul dans sa tête, estimant les avantages et les inconvénients d’une vie dans un état : il n’en voulait pas. Pierre Clastres déclarait à ce sujet : « Les sociétés primitives sont bien, comme l’écrit J. Lizot à propos des Yanonami, des sociétés de refus du travail : " Le mépris des Yanonami pour le travail et leur désintérêt pour un progrès technologique est certain." Premières sociétés du loisir, premières sociétés d’abondance selon la juste et gaie expression de M. Sahlins. »     

    Comment se déroulait alors l’investiture d’un chef nouveau dans les sociétés primitives amérindiennes ? Comment le pouvoir d’un chef pouvait-il être restreint par la société qui lui donnait la première place ? Dans Indios, un essai politique sur le sujet, le génial écrivain allemand B. Traven nous l’apprend pour la société indienne Chiapas avec laquelle il a vécu, une société qui ressemble fort à celle actuelle du Chiapas, résistant à l’état mexicain :     

    « À l’occasion de la fête d’investiture, écrivait B. Traven, pendant que les cloches sonnent, on fait brûler des feux d’artifice. Il y a de la musique, les gens dansent dans un vacarme joyeux. Le nouveau chef élu est, devant le portail du cabildo, présenté par les délégués de sa tribu au chef sortant et à ses conseillers. Avec cette présentation est terminé l’examen des documents électoraux. 
 
    « Le chef sortant fait un discours, rédigé sous forme de poésie, en langue indienne vraisemblablement très ancienne. Le nouveau chef y répond avec modestie et courtoisie. Son discours est également formulé en langue indienne et utilise des rimes qui ont très probablement été prévues pour ce genre de cérémonie il y a mille ans ou davantage. 
 
    « Quand après de nombreux cérémonials le bâton lui est enfin remis, on apporte une chaise. Cette chaise est basse. Elle est faite d’un bois aux entrelacs multiples, ressemblant à du raphia. Le siège est percé à la dimension d’un postérieur d’homme. 
 
    « Au milieu des rires, des joyeux quolibets et des plaisanteries grivoises des hommes qui assistent en foule à la cérémonie, le nouveau chef abaisse à demi son pantalon de coton blanc et pose son derrière dénudé sur l’ouverture de la chaise. Il tient dans sa dextre le bâton d’ébène à pommeau d’argent représentatif de sa fonction et siège, plein de dignité, le visage tourné vers les hommes de la nation rassemblés devant lui. 
 
    « Il est assis, sérieux, majestueux, comme s’il allait procéder solennellement à son premier acte officiel. 
 
    « Les plaisanteries et les rires des hommes qui l’entourent se taisent un instant. On a l’impression que tous veulent écouter avec recueillement les premières paroles importantes de leur nouveau chef. 
 
    « À ce moment arrivent trois hommes envoyés à cette fête par la tribu qui aura à élire le cacique l’année suivante. Ces hommes portent un pot de terre dont les flancs sont percés de nombreux évents. Le pot est empli de braises qui rougeoient avec vivacité, attisées par le moindre souffle d’air. 
 
    « Dans un discours en langue indienne, dit en vers, l’un des hommes explique le but de l’acte qu’il va accomplir. Dès qu’il a terminé son discours, il place le pot plein de braises sous le postérieur dénudé du nouveau chef. Dans son discours, il a expliqué que ce feu placé sous le derrière du chef dignement assis sur son siège officiel doit lui rappeler qu’il n’y est pas installé pour s’y reposer, mais pour travailler pour le peuple. Il doit demeurer vif et zélé même lorsqu’il est installé officiellement. En outre, il ne doit pas oublier qui a glissé ce feu sous son séant, c’est-à-dire la tribu qui désignera le cacique de l’année à venir, et ceci pour lui mettre en mémoire qu’il ne doit pas se cramponner à sa place, mais la céder dès que son mandat sera écoulé, afin d’éviter un règne à vie ou une dictature qui serait néfaste au bien du peuple. S’il venait jamais à s’accrocher à son poste, on lui mettrait sous les fesses un feu si grand et si long qu’il ne resterait rien de lui ni du siège. 
 
    « Dès que le pot empli de braises ardentes a été glissé sous le siège, des maximes rimées sont dites par un homme de la tribu dont l’élu se retire, un homme de la tribu qui élira le jefe l’année suivante et un homme de la tribu dont est issu le cacique nouvellement investi. 
 
    « Tant que la récitation des sentences n’est pas terminée, le nouveau chef ne doit pas se lever de son siège. La durée de l’épreuve dépendra de la popularité ou de l’impopularité de l’élu parmi ses frères de race. Les récitants pourront soit psalmodier les rimes lentement et précautionneusement, ou bien les dire avec toute la hâte permise sans trahir ouvertement leur intention. Lorsque l’homme qui doit parler à son tour a l’impression que ceux qui l’ont précédé ont été trop rapides, il a le droit de réparer le dommage très largement par une lenteur redoublée de son discours. 
 
    « Le chef, quelles que soient ses sensations, ne doit manifester d’aucune manière, grimace ou geste, les effets de la chaleur sur sa personne. Bien au contraire, lorsque tous les aphorismes ont été récités, il ne se relève pas immédiatement, heureux d’en avoir terminé avec la séance de réchauffage ; il reste au contraire assis un bon moment pour bien montrer qu’il n’a pas l’intention de fuir devant les peines que l’exercice de ses fonctions pourraient lui préparer. Assez souvent il se met même à plaisanter, ce qui augmente la gaieté des hommes qui le regardent et attendent avec impatience qu’il laisse apparaître son inconfort pour pouvoir se moquer de lui. Mais plus les plaisanteries sont alertes, plus longtemps il reste assis et plus le respect et la confiance qu’il inspire grandissent. »      

    Voici ce que décrivait B. Traven à propos de la démocratie directe des Indiens du Chiapas, bien avant les travaux de l’anthropologue Pierre Clastres sur le sujet. Voici ce qu’une société doit faire pour ne pas avoir d’histoires : déprécier la valeur symbolique attachée au statut de chef politique, à tel point que le fait d’être chef ne puisse pas avoir davantage de dignité que celle attachée à un roi de carnaval ou au Pharmakon des Grecs : le nouveau chef chiapas est celui qui demeure le plus longtemps sur la chaise percée, le feu qu’il a au cul est là pour lui rappeler qu’un coup d’état igné n’est pas loin, que l’épée de Damoclès n’est pas au-dessus de sa tête mais bien à son derrière. Voilà ce qu’il en est de la science politique des sauvages. Par rapport à eux, nous avons tout perdu. 

      Que devient alors le soujeu ? Il n’est même pas là au sein de la communauté chiapas, ni aujourd’hui ni à l’époque de B. Traven. Car le soujeu est une forme d’activité que les hommes primitifs eux-mêmes ne peuvent apprécier. Le soujeu est une appréciation de ce qu’est la vie autarcique, on le trouve au passage de textes à propos du philosophe Diogène de Sinope ou de ce qu’un philosophe de l’antiquité chinoise comme Tchouang-tseu écrivait à propos des hommes célestes. Car un Diogène ou un homme céleste vont jusqu’à se poser telle question, qui ne paraîtra radicale qu’à un adulte policé, honnête homme et civilisé : « Ai-je besoin d’une société, même primitive, pour vivre ? » La réponse cynique est : « Nullement. » Personne n’a besoin d’être torturé dans un rituel d’initiation, par exemple, tel que celui décrit par Pierre Clastres pour la société des Indiens Guaraki, pour passer de l’enfance à l’âge adulte. Autrement dit, aucune société ne justifie qu’un homme y sacrifie son bonheur.       

   Que devient maintenant le soujeu dans les sociétés dites modernes ? Que devient le soujeu dans un système politique dont les membres passent corps et âmes sous les fourches caudines des familles, patrons et banquiers ? On le trouve peut-être ici et là, dans la façon dont des ouvriers freinent la machine à l’usine, dans telle ou telle résistance passive et poussive, dans les casses des Black Bloc mettant à mal les revendications syndicales, ou l’obstination de Bartleby. C’est tout et c’est bien peu. Car, maintenant que l’hypercapitalisme et la nouvelle gouvernance ont pris la place des anciens états, c’est aux peuples de passer sur la chaise percée, et le feu, qui est déposé sous leur cul par l’Europe, le FMI, l’OMC et Washington, chauffera leurs fesses plus longtemps et plus sérieusement que celui que le peuple chiapas est capable de déposer sous un prétendant au pouvoir.  
 


mardi 24 juillet 2018

ULYSSE A DUBLIN

Ulysses, a long way. Nyon, Jean-Christophe Norman 2014


Sur le site de La Revue des Ressources, un texte sur l'oeuvre de l'artiste Jean-Christophe Norman et Ulysse de Joyce.

Bonne découverte.



dimanche 24 juin 2018

Revue SOMA n°2

Revue SOMA n°2

Je me retrouve, en belle compagnie, dans le numéro 2 d'une revue franco-hongroise qui tient sur des cartes de visite : la revue SOMA, qu'on peut trouver ici : 



Ou via cette adresse-mail : revuesoma@gmail.com

Au sommaire de SOMA :

- Bruno Lemoine
- Jean-Marie Gleize
- Bartók Imre
- Liliane Giraudon
- Korpa Tamás
- Marcel Broodthaers
- Jacques-Henri Michot

Bonne lecture.